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Entretien
avec les éditions Barzakh
Selma et Sofiane
aiment les livres comme on aime une cause. Avec cette passion, ils ont le désir
dapporter leur pierre pour la construction dune littérature algérienne en
devenir.
Par Mewane Andaloussi Pour Libre
Algérie que vous pouvez consulter sur :
www.multimania.com/libralgerie
Libre Algérie : Comment
devient-on éditeur ?
Sofiane Hadjadj : Cest tout bêtement une
passion pour les livres, puis lidée germe. On tâte le terrain, on voit comment ça
marche puis on se lance. Mais cest surtout cet amour des livres. Après, on se
constitue un réseau dauteurs. En ne faisant que ça, surtout, en ne pensant
quaux livres. Et puis, surtout, lédition littéraire. Ce nest pas le
livre politique ou le livre dhistoire qui mintéresse. Je sais que ça peut
rapporter de largent, mais ça ne mintéresse pas du tout. Donc, on se
consacre à ça et, au bout dun moment, on fait le pas et on y va.
Selma Hellal : Cest ce qui nourrit aussi
la capacité de résistance, parce que cest une sacrée aventure où lon est
confronté à de multiples obstacles. Cest dabord la passion du livre, et puis
la passion du livre de littérature.
Quelle est votre opinion sur le
monde de lédition en Algérie ?
S. Hadjadj : Cest une édition qui est à
létat infantile. Ce sont plutôt des commerçants, non des éditeurs, je crois.
Lédition, au sens universel du terme, est un travail autour dun ouvrage, un
travail de relecture, etc., ce qui nexiste pas. Il y a des créneaux juteux comme le
scolaire et le parascolaire, le livre à scandale, etc., mais nous ne nous inscrivons pas
dans cette logique. Mais pourquoi pas ? On ne va pas reprocher à quelquun
douvrir une pizzeria non plus ; cest pour faire de largent,
cest un commerce. Dailleurs, pour ouvrir une maison dédition, il faut
un registre de commerce. Nous ne parlons pas de la même chose avec les autres éditeurs.
S. Hellal : Lidée nest pas de
juger ou de dire que lédition devrait être comme telle. Simplement, il y a
plusieurs manières davoir un rapport au livre. Et pourquoi pas au livre commercial,
au livre littéraire. Lédition algérienne, plus tard, se constituera aussi bien de
la branche commerciale que de la branche littéraire. Il ne faut pas oublier quen
France, par exemple, lorsque les plus grosses maisons dédition sautorisent à
sintéresser à la littérature cest aussi parce quelles font partie
dun important groupe, qui leur a obtenu leur force et leur puissance grâce au livre
scolaire et parascolaire. Ainsi donc, il ne faut pas qualifier ceci de bien et cela de pas
bien. Il faut que toutes ces tendances coexistent.
Quest ce qui détermine vos choix
des auteurs et des textes que vous publiez ?
S. Hadjadj : Etant donné que lon
sinscrit dans une filière littéraire, le roman, la nouvelle et la poésie, il y a
surtout un aspect subjectif. Cest la subjectivité de notre lecture, des gens à qui
on fait lire, à qui on demande un avis. Mais, évidemment, il y a en filigrane une
espèce de stratégie à long terme. Notre stratégie est avant tout, outre la qualité
littéraire dun texte, de donner à entendre des voix qui sont dabord
algériennes, de gens sincères et qui expriment la diversité de ce pays. Je ne
minterdirai rien. En revanche, je ne minscrirai dans aucun courant non plus.
Les deux premières publications que nous avons réalisées expriment bien cette attitude.
Le texte de Zirem et celui de Younil sont à lopposé lun de lautre.
Lun est une espèce de délire et de jeu formel qui na aucun lien avec la
réalité, et lautre essaye de toucher au plus près la réalité des années que
nous avons traversées. Je crois que le rôle de la littérature, cest un peu
cela ; il sexprime dans ces deux pôles. Dautres textes arriveront
peut-être à mêler les deux et ça sera merveilleux. Nous allons essayer
dembrasser tout cela et den prendre quelques-uns. Je crois que les prochains
livres que nous allons sortir, notamment en arabe, expriment bien cet écart que peut
faire la littérature entre le proche et le lointain, entre le réel et limaginaire.
S. Hellal : Toujours dans cette idée de
stratégie à long terme, lobjectif étant quà terme on puisse contribuer à
sédimenter ce fameux corps quon pourra appeler plus tard la littérature
algérienne. Nous insistons sur lobjectif : aucune exclusion sur le plan du
talent et du propos, et aucune exclusion sur le plan de la langue. Et donc, le souci de
rendre compte aussi bien dune écriture en langue arabe que dune écriture en
langue française. Précisément, pour arriver à casser les cloisons, cette espèce
détanchéité qui existe entre ces deux mondes pour faire en sorte que des
francophones puissent avoir accès à une littérature arabophone et vice versa.
Est-ce que vous allez vous limiter à la
littérature uniquement ?
S. Hadjadj : La littérature est notre
dada ; jaimerais bien ne faire que cela. Malheureusement, il y a des
contraintes financières et nous en sommes conscients. On va peut-être élargir le champ
à des essais sociologiques ou politiques qui soient dune facture assez relevée. Ce
qui permettrait daccéder à un plus large public. Mais, nous aimerions nous
consacrer essentiellement à la littérature.
S. Hellal : Pour ne pas nier que nous ne sommes
pas de doux rêveurs. On sait que ça ne nourrit pas. Donc, pourquoi pas faire parfois des
livres dordre plus commercial. Et si on pensait à des choses qui sont désormais
dans le domaine public, des ouvrages qui mériteraient dêtre réédités, des
ouvrages faits aussi bien par des penseurs locaux que par des penseurs étrangers, mais
dont la pensée est universelle et gagnerait à être lue et relue, ici en Algérie.
S. Hadjadj : Jaimerais développer une
idée par rapport à cette histoire de littérature algérienne. En ce qui me concerne, je
développe lidée quil nexiste pas de littérature algérienne au sens
propre du mot, qui se constitue sur une cinquantaine dannées, avec des auteurs
phares, avec des écoles, des tendances, une critique, un lectorat quon peut cibler,
quon peut atteindre. Il y a des auteurs qui sont singuliers. On en a eu de très
prestigieux, comme Kateb Yacine et Mohamed Dib. Dautres qui ont un peu disparu,
comme Rachid Boudjedra qui a été à un certain moment une espèce de star, ou Wassini
Laredj. Le problème est que ces auteurs, comme tout ce qui se fait en Algérie, tombent
un peu dans loubli. Certains sont difficiles daccès. Donc, ils ne touchent
pas de vaste public. Ce quon voudrait faire nous, la seule littérature qui soit en
train de se constituer est une littérature de type francophone, à partir de Paris,
éditée par des maisons dédition parisiennes ou par un ou deux éditeurs
algériens installés à Paris, et qui privilégient des auteurs francophones dune
certaine tendance. Pas simplement littéraire. Je rêve dune tendance littéraire,
mais non dune tendance politique essentiellement, qui ne donne quun seul son
de cloche. Lobjectif pour nous est de donner à lire des auteurs qui écrivent à
partir dici. Pour moi cest primordial. Ce nest pas Paris qui fait la
pluie et le beau temps. Ce nest pas là-bas que se joue la littérature algérienne.
Un auteur, beur ou algérien, ne peut donner à partir de lexil quune
littérature du ressentiment, de lexil ; et puis ça va être forcément une
vision déformée sur ce quon veut écrire. Je pense que les auteurs qui sont ici,
qui bouillonnent et qui sont jeunes, 30 à 40 ans maximum, peuvent rendre compte de ce qui
se passe dans le pays, comment ça bouge, comment ça fonctionne, et notamment en arabe.
Parce que jai limpression quil y a un vrai problème entre arabophones
et francophones. Il y a une espèce de mépris des uns par rapport aux autres. Je me rends
compte que jai plus daffinités avec certains auteurs arabophones parce que
leur culture je dis bien certains, parce quil y en a qui sont fermés à tout
est universelle. Ils sont capables de lire en français, ils lisent des auteurs
sud-américains, tandis que les francophones ne lisent quen français, et ils ne
connaissent ni les auteurs algériens arabophones ni la culture arabe moyen-orientale qui
est fabuleuse. Les livres qui marchent en ce moment dans les grandes villes sont des
livres dimportation qui coûtent cher et qui sarrachent. Ça veut dire
quil y a un lectorat potentiel. Par exemple, quand le Serment des barbares
se
vent à 800 DA et il se vend très bien , ça veut dire quil y a un
lectorat, financièrement parlant. Ces lecteurs nachètent pas ce livre parce que
cest de la propagande, mais parce quils ont envie de lire. Je pense quil
y a véritablement un lectorat pour la littérature. Il suffit de le toucher. Ce lectorat
qui a de largent et qui lit peut-être nimporte quoi, parce que ça vient de
France, doit être sensibilisé par rapport à une littérature locale, à condition que
cette littérature locale soit bien faite. Il faut la défendre, bien la présenter. Il
faut la promouvoir et cela est un travail très difficile, mais jai le sentiment
quen tout cas il y a quelque chose à faire. Même financièrement, on peut trouver
notre place.Les premiers échos que nous avons recueillis par rapport à nos deux
premières publications est quil y a une attente. Notamment à lintérieur du
pays, car lenjeu est là.
S. Hellal : Nous avons lambition de
nous réapproprier une écriture qui a eu tendance à se décentrer vers létranger,
notamment vers la France. De façon à ce que cette écriture, réalisée par les gens
dici, et qui a le mérite dêtre sincère, puisse mériter dêtre lue.
Contrairement à ces écrivains qui, depuis la France, finissent dune manière ou
dune autre par perdre de leur spontanéité parce quils
écrivent pour un lectorat français et donc, leur écriture sera magnétisée et voudra
dire ce que les lecteurs français veulent entendre, doù ce souci de coller à la
sincérité de lécriture et de donner enfin la voix à ces écrivains locaux.
Finalement, il ny a quune écriture qui représente lAlgérie,
cest celle de létranger, francophone, et qui a fini par être biaisée parce
quelle sadresse à un lectorat français.
Pourquoi avez-vous choisi le nom de
Barzakh ?
S. Hadjadj : Jai des références
multiples par rapport à ce terme. Javais été marqué par un roman de Juan
Goytisolo intitulé Barzakh et qui raconte lhistoire dun homme qui
tombe dans le coma et qui, pendant quarante jours, a navigué dans ses souvenirs, dans les
événements de sa vie et où il a été interrogé par les deux anges de la mort. Il y a
aussi la citation coranique. En fait, ce mot représente pour moi cette espèce
dentre-deux. Et la littérature se situe justement entre deux. Elle nest pas
dans la transparence, dans la vérité, la certitude ou la démonstration, mais plutôt
dans lentre-deux, cest plus complexe, plus trouble ; cest ce qui
est finalement lémotion que personne ne peut définir.
S. Hellal : Je voudrais rajouter le terme
hybride.
Propos recueillis par Merwane
Andaloussi
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