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INSOLENCE ET PERTINENCE D'UN KATEB
Par Samar Smati.
Qui nous livre, ici, l'interview qu'elle a réalisé en décembre 99,
l
Nous sommes des fans de ce groupe et vous invitons avec insistance à le découvrir, si ce n'est déjà fait.

Amazigh Kateb ? Musicien de talent à la tête du groupe Gnawa Diffusion. Sa musique est une caravane joyeuse où des rythmes ancestraux se mêlent à des chants forts, où l'humour côtoie l'intensité, et où la sensualité a la légèreté d'une brise dans des textes aussi percutants que le soleil du Sahara. Du "raggnawachaâbirock " à l'état pur. Contestataire sans être réactionnaire, pertinent sans concessions, ce drôle de jeune homme provocateur au regard pétillant d'humour et brûlant de vie est le digne fils de son père, l'écrivain algérien Kateb Yacine. Engagé, il n'a pas peur de dire ce qu'il pense… Dans cet entretien, il revient sur sa musique, son pays, son identité…

Pourquoi ce nom ? Les gnawas restent malgré leurs rites et croyances ancestraux, une confrérie arabo-musulmane … Oui, mais c'est une confrérie qui a dû passer par la culture arabo-musulmane pour se faire intégrer dans la société maghrébine. Ils étaient des esclaves au début. Pour te faire accepter par le blanc qui t'a mis les chaînes, tu dois entrer dans sa symbolique. Le même phénomène s'est produit pour les noirs en Amérique. Les noirs sont entrés par l'église, le gospel et le blues. Ils sont passés par la divinité du blanc pour se faire accepter. Les Gnawas, eux, sont passés par l'Islam et ont monté des confréries soufis. Leur pratique de l'Islam est très ouverte. Un appel à la tolérance. Les Gnawas sont un des premiers courants culturels à avoir ébranlé l'arabo-islamisme au Maghreb. Et maintenant, nous en sommes vraiment imprégnés. Que ce soit dans les rythmes ou dans la sensibilité. Les seuls liens que peut avoir un maghrébin avec de la musique africaine noire, ceux sont ses souvenirs de la musique gnawa ou ses souvenirs de la musique du Sahara, c'est à dire avec des gammes un peu gnawa. Ils font finalement le lien entre nous et l'Afrique.

C'est peut-être ça le problème des algériens, ils ont oublié leur identité africaine... C'est pour cette raison qu'on s'appelle Gnawa. Nous n'avons pas envie que les Algériens oublient leur identité africaine. Et puis nous sentons que cette identité est boiteuse si elle n'est pas aussi africaine. Tant que nous ne serons pas complètement conscient de notre africanité, de notre algérianité, de notre berberité, de notre arabité, de notre culture française, de tous les mélanges que nous avons et le jour où nous arriverons à tous les porter en même temps sans se sentir lourd, ce jour-là nous serons vraiment algériens. Tout ce que nous avons fait pendant ces 40 ans, c'est se délester de tout ce qui était dur à assumer dans notre culture ou dur à trouver finalement. Parce que c'est une question de ce qu'on te sert. Et en Algérie on ne nous sert pas la culture qui nous manque : On nous sert la culture de masse. Et ce qui nous manque, nous ne l'avons jamais à portée de la main et c'est dur de trouver quelque chose qui nous manque pour devenir nous-mêmes. C'est très grave d'avoir créé cette situation, car elle a engendré une autocensure des gens vis-à-vis de leur identité. Ce n'est pas la peine que j'aille revendiquer ma berberité ou ma mozabité ou je ne sais quoi, parce que c'est fatigant. Parce que c'est beaucoup plus facile d'être algériens comme le FLN a voulu qu'on le soit. Tellement plus facile.

Votre dernier album regorge de Chaâbi. Le Chaâbi est un style traditionnel algérois. Tout en nuance, en sensibilité et en sensualité mais surtout en sous-entendus. Le ressens-tu comme ça? Oui, cette musique exprime tous les maux des hommes en Algérie. Mais avec beaucoup de poésie et d'égards vis-à-vis de la morale et du langage utilisé. Il y a par exemple beaucoup de chansons chaâbi qui parlent du corps des femmes ou d'alcool. C'est en sous-entendus parce que dans nos sociétés, c'est interdit. Bien qu'on soit de gros soûlards et qu'on aime les femmes aussi. Apparemment il faut le faire discrètement. C'est une très belle musique qui prend finalement l'hypocrisie de notre société et finit par la rendre belle. Parce qu'une hypocrisie dite avec les mots de tous les jours et qui est surtout imposée n'est pas belle. Par contre quand on l'écrit avec de jolis mots, quand on chante qu'on doit se cacher pour s'aimer, on est obligé d'entrer dans l'hypocrisie sociale pour être admis dans la société. Il y a aussi le flamenco qui fait ça, qui parle de problèmes sociaux mais avec des mots qui rendent le sujet poétique. Le chaâbi est une des musiques qui le réussit le mieux. Je suis quelqu'un qui aime bien avoir un fond de musique chaâbi dans la maison. Je suis algérois, c'est l'ambiance de chez moi. C'est quelque chose qui me rattache à l'Algérie parmi pleins d'autres...

Quels sont les artistes chaâbi que tu écoutes ? Sans contexte Amar Zahi, sinon j'aime bien Chaôu, El Gerrouabi, El Harrachi et même Kamel Messôudi…

Dans tes 2 albums tu reprends des chants de stade. Les stades algériens sont des tribunes officieuses où tout peut commencer ou dégénérer. Qu'en penses-tu ? Le stade reste le lieu d'expression sauvage le plus flagrant en Algérie. C'est là où les gens s'expriment le plus librement et c'est là surtout qu'ils sont en masse, tous ensemble et qu'ils n'ont pas peur de cette houkouma, même si c'est entouré de flics et qu'il y ait des gyrophares à chaque but. J'aime parce que c'est vraiment le moment où tu entends l'énergie de ce peuple et tu te dis : "...Putain... Eh ben ! ".

Ca te dirait de chanter un jour au 5 Juillet ? Pas vraiment, je n'aime pas les gros trucs, je préfère les petits concerts intimes comme ce soir au cabaret. Des salles de 1500, 2000 personnes. J'aime bien quand c'est en demi-cercle et qu'on peut voir pas mal de monde, qu'on balaye ce qui est devant. Et dans un stade, tu ne vois plus gens. Ce n'est plus pareil.

Vous vous servez d'instruments anciens mais les paroles, elles, sont contemporaines.
C'est un besoin, une démarche identitaire. Ce n'est pas qu'on fasse de la musique en réfléchissant à l'identité, loin de là. C'est une démarche presque spontanée parce que l'un ne va pas sans l'autre… C'est quoi ta question exactement ?

Le gnawi version Amazigh Kateb, c'est des textes contemporains avec des instruments anciens? Oui parce qu'un des dilemmes qui empêcherait un algérien comme moi d'avancer, serait d'avoir l'impression qu'en allant vers le progrès je quitterais mon algérianité, mon identité. Il y a donc un divorce entre l'univers traditionnel du Maghreb et l'univers progressiste dont le Maghreb a besoin et que nous devons effectuer. Or, je pense que si nous voulons être entier, nous devons réconcilier cette tradition avec la modernité et ce passé avec le présent et le futur. C'est pour cette raison qu'on joue une musique d'aujourd'hui avec des instruments d'hier. Et qu'on essaye en tant que musiciens, juste musiciens, sans parler des textes, de ce qu'ils disent ou de ce qu'ils ne disent pas, rien que dans la musique, de concilier les deux. Je pense que nous les Maghrébins, nous avons besoin d'entendre les réminiscences de cette culture et de cette musique au goût d'aujourd'hui. J'ai besoin d'entendre du chaâbi de l'an 2000. Ca voudra dire qu'il n'est pas mort, qu'il inspire encore des musiciens et qu'il est encore une matière à travailler. C'est comme une sorte de combat, un acte un peu engagé. Comme dans une société intégriste, telle que le Soudan où danser est militant. Tu vois des gens danser dans des concerts et risquer des coups de matraque, des filles venir sans hijab, c'est un risque pour leur vie. Parce que là-bas c'est la chariâ. Ce n'est pas l'Algérie. C'est le Soudan...

Ils ont bien faillit le faire en Algérie Nous n'en étions pas loin. Nous aurions pu être les Soudanais, ils nous ressemblent beaucoup. Ils ont exactement les mêmes problèmes que nous vis-à-vis de l'identité. Ils ont été islamisés, arabisés et du coup leur culture a été dévastée. Par exemple les danses mixtes ont été interdites, censurées. Tous les mouvements où les mecs et les nanas se touchent, coupés, enlevés comme la RTA quand ils coupent les bisous. la même chose

Tu as dit : " Musicalement en ce moment, je kiffe sur les sonorités offertes par les mots de langue arabe. " Ton père était le défenseur des langues berbères et de la langue française contre l'arabisation pratiquée par le pouvoir algérien: Il était contre l'arabisation algérienne, oui, mais il n'était pas défenseur de la langue française. Avant de mourir, il me disait travaille bien en arabe, étudie, il faut que tu connaisses cette langue. J'adore cette langue. Je ne pense pas qu'il était dans la négation d'une quelconque culture. Il était contre les cultures dominantes et à ce propos, je pense que Yacine était contre la culture francophone dans son caractère dominant, comme on peut être aujourd'hui contre la culture anglophone américaine. Parce qu'il y a vraisemblablement, 2 ou 3 cultures dominantes qui se courent après et se font la course dans le monde. L'anglais et le français sont vraiment les 2 grands trusts linguistiques actuels et je sais que Yacine a plusieurs fois remis à leur place des journalistes français quand ils essayaient de l'attirer sur le terrain de la francophonie.

Yacine se servait de la langue française, il la considérait comme un tribut de la colonisation… Oui, et puis il y a surtout une manière d'intégrer un écrivain ou un artiste dans une culture. On intègre des fois les artistes d'une manière un peu bétaillère, comme si nous étions des animaux de langue française. Leur parc zoologique maghrébin de langue française, et ce n'est pas le cas. On a étudié cette langue, on l'aime. On la fait évoluer aussi parce qu'on l'utilise d'une manière barbare. Je pense que cette langue a besoin de tous ces barbarismes qui naissent avec nous, avec les Portugais, avec les gitans... Nous ne sommes pas en négation d'une quelconque culture : je ne suis pas contre écrire des textes en français à l'heure actuelle, même si j'écris plus en arabe. Je réécrirais en français, c'est une langue que j'aime, mais toujours avec des distances. Parce que c'est une langue qui a véhiculé une culture coloniale tout comme la langue anglaise. La langue arabe, elle, a véhiculé une sorte de néocolonialisme culturel, une sorte de trust identitaire sur un ensemble de pays. Et on voit très bien avec maints problèmes que l'unité et l'identité des arabes ce n'est que du vent. Il n'y a qu'à voir la Palestine, les Kurdes, l'Iraq.. Et les pays ou les Arabes crèvent de faim. Il y a d'ailleurs une interview de mon père qui m'a énormément marquée, elle était en arabe justement et où un journaliste libanais lui dit : " vous êtes anticlérical, vous ne croyez pas en Dieu et en plus vous avez mis en scène dans vos pièces Mahomet et Moise. Ce n'est pas normal et on n'a pas le droit de faire ça… " Yacine lui répond : " Vous n'arrêtez pas de parler du Mahomet qui a été prophète mais vous oubliez de parler de tous les Mohamed chômeurs, de tous les Mohamed qui crèvent la dalle... C'est de ceux là que moi je veux parler, ce n'est pas de votre prophète. Votre prophète vous l'avez enguirlandé, vous l'avez transformé en sapin de Noël. Qu'est-ce que j'en ai à foutre moi de votre prophète ? ". Voilà radicalement, ce que j'appelle une clairvoyance dans la culture, dans la religion, dans tout. C'est-à-dire chaque chose à sa place... Il était lucide, qu'est-ce que tu veux répondre à ça ?

Il t'a poussé à faire ce que tu fais ? Non, il m'a poussé à étudier de son vivant et j'étudiais encore quand il est mort. Après j'ai fait ma route parce que j'étais à un âge où, fin de crise d'adolescence, il fallait que je m'affirme, que je fasse mon truc à moi. Et puis j'avais besoin de faire le deuil de la mort de mon père. C'était bizarre. Je ne me rappelle de rien d'ailleurs. Il fallait que je construise un truc moi-même, pour moi-même, pour que j'arrive à me ressembler. Je n'étais plus, il fallait que je réussisse à être autre chose que le fils mon père, ce que j'étais jusque là, j'étais un petit gamin quand je suis arrivé là. J'avais 16 ans quand je suis arrivé en France, 17 quand il est mort. Au bout de 3 ans, j'ai monté Gnawa Diffusion…

Cet été à Alger le groupe Index reprenait certaines de vos chansons. Alors qu'elles ne pas passent ni à la radio ni à la télévision algérienne. Qu'en penses-tu? Je les ai rencontrés, c'est bien, bien sur que c'est bien. Je préfère d'ailleurs que nos chansons vivent un peu leur diffusion sauvage. J'ai envie de voir comment cette musique est perçue sans promotion. C'est ce que je voulais voir aussi en France. On est resté 4 ans sans disques, on ne faisait que des tournées. Il y avait quand même un public, des gens qui nous suivaient, qui nous écrivaient. J'aime bien ça, parce que ce n'est pas comme une promo télé, des spots, l'Olympias, le Zénith…Tu crois que je vais les suivre, moi ? Je n'en ai rien à foutre. Je préfère la promotion de bouche à oreille. J'aime quand tu viens me dire : " Il y a un petit groupe là, ils sont un peu mekawdines, viens avec moi on va les voir. ". J'aime bien cette forme de diffusion qui n'est pas de la promotion : C'est viens je te fais écouter un truc, viens on va voir un groupe, viens on va voir une gonzesse…

Amazigh. Superbe prénom qui veut dire Homme Libre. Libre de penser, libre de vivre. Accepté par les uns, rejeté par les autres, il résume assez bien la situation algérienne ou les paradoxes algériens… C'est un peu ça ce que je vis. Les arabophones par exemples, enfin ceux qui sont un peu bornés me disent : Tu t'appelles Amazigh ? Ca existe ça ? Pourquoi ton père ne t'a pas appelé Abdallah ou je ne sais quoi ? Avec les Kabyles, quand je dis que je m'appelle Amazigh, ils sont supers contents mais alors dès que je dis que je ne parle pas kabyle, c'est la merde. Je suis souvent dans la contradiction algérienne avec ce prénom. Ca me permet de ne jamais oublier d'où je viens. C'est pas mal. C'est une bonne empreinte.

Question libre. Qu'aurais-tu envie de dire ? Moi j'ai envie de dire plein de choses mais je ne sais pas si j'ai le droit de les dire toutes…

Tu es libre. Libre de dire ce que tu veux … ! J'aimerais bien qu'on passe dans ce nouveau millénaire avec une conscience de ce qui s'est passé ces dernières années et sans refaire les mêmes erreurs. J'aimerais que l'horizon s'éclaircisse en Algérie. Qu'il y ait des choses qui s'y passent autres que l'ouverture aux investissements étrangers ! Qu'il y ait une ouverture aux investissements tout court des gens qui sont sur place ! Que chaque personne puisse trouver sa voie dans ce pays qui est grand, riche et qui ne demande qu'à faire vivre les gens…C'est un pays qui est magique déjà comme ça avec ce qui s'y passe. C'est dur de partir, de se dire qu'il y a des gens qui se font égorger tous les jours. Je pense que si un jour on vit dans une paix, une réelle paix, on pourra construire une Algérie qui nous ressemble. J'attends ça avec impatience, j'attends ça même si un jour il faudra prendre les armes….

Tu as envie de rentrer ? Oui j'ai envie de rentrer mais en même temps je ne vois pas d'issues. Et je comprends un peu le pourquoi du terrorisme. Parce qu'on est avec des gens qui ne lâcheront jamais la chaise, qui ne lâcheront jamais le pouvoir. Et pour qu'il y ait finalement un processus de changement, il faudrait que ces gens là disparaissent, d'une manière ou d'une autre, par jugement ou je ne sais quoi. Je ne suis pas spécialement pour la violence mais je comprends très bien qu'il y ait des gens qui aient pris les armes même s'ils ne sont pas de mon bord, même si moi je ne suis pas du tout pro-integristes. Je comprends parce qu'on est face à un état qui ne bougera jamais. C'est un état qui est prêt à faire le parti unique, le multipartisme, se la jouer démocrate, libéral, de gauche, de droite, tout ce que tu veux. C'est un état caméléon. Le seul truc qu'ils cherchent, c'est que le pouvoir reste entre les mains des mêmes personnes. Tant qu'il y aura ces gens-là, ce sera très dur de projeter une Algérie. Le jour ou il n'y aura plus cette racaille là, même si c'est le bordel, ce sera notre bordel à nous, il ne sera pas imposé. Il est bien notre bordel, on fait des choses, c'est clair.

C'était ton message aux algériens ? C'était mon message global, c'est ce que je pense de la situation. Je suis comme tous les Algériens, désemparé, je ne sais quoi penser réellement. Il y a des moments où j'ai envie de prendre les armes. Mais c'est peut-être grâce aux terroristes que je ne les prends pas. Parce qu'il y a des gens qui ne me correspondent vraiment pas qui ont pris les armes, mais qui en même temps me ressemblent beaucoup, c'est mon peuple, c'est mon sang. Je pense que les gens en ont marre du sang, les gens veulent du changement et qu'on les laisse vivre…Et je ne demande que ça…

C'est le cas de tous les Algériens… Voilà…Khaliwna Naîchou… Hechicha Talba Maîcha… Mathablounach…