Découvrez la
nouvelle rubrique :
B A Z '  A R T


L'actu. de PlaNet DZ

 

                                            

"Je vous laisse Amazigh au cœur de l'Algérie" Kateb Yacine.
Par Amaya El Bacha

"Ce sont les impératifs militant de mon père qui l'ont poussé à passer du roman francophone au théâtre politique en arabe populaire… IL avait des choses à dire au peuple algérien". Kateb Yacine dont l'œuvre n'était jusque là qu'à la portée d'une élite, décide en 1970 de quitter sa plume francophone pour élire domicile auprès de son peuple, sur la scène. IL vint alors à Alger à la recherche d'une troupe. Ali Zaamoum, alors Directeur de la formation professionnelle au Ministère du Travail à Alger, lui confie la direction de la troupe du théâtre de la Mer, une troupe de comédiens amateurs. Le Ministère leur attribua ensuite un local à Bab El Oued pour travailler et un car pour pouvoir tourner…. Avec sa troupe Kateb écrivit en 8 mois, Muhammad prends ta valise, une pièce qui traite de l'immigration et de la guerre d'Algérie. La pièce toucha 70 000 spectateurs en 5 mois alors que les pièces en arabe littéraire ne trouvaient aucun écho auprès du peuple. Le Ministère du Travail attribue au poète un nouveau budget qui permet à la troupe de se produire dans toute l'Algérie pendant 5 ans. "Certains soirs Le public atteignait 10 000 personnes qui à la fin de la représentation gardaient leur siège dans un silence totale… comme s'ils en demandaient plus…"

A mille lieux de sa vie, à Beyrouth, Zoubeida, une jeune femme de 18 ans, mi-algérienne, mi-libanaise, met en scène une des pièces de Yacine qui de passage dans la capitale libanaise assiste à la représentation. "La 1ère rencontre entre ma mère et mon père a été explosive. Mon père dit clairement à ma mère qu'il n'avait pas écrit ce qu'il avait vu… ensuite il l'a appelé pour lui demander de l'assister dans son travail. Elle a accepté. Ils se sont retirés pour travailler dans la montagne libanaise. C'est là que leur histoire a dû commencer et elle l'a suivi en Algérie."

Pour Kateb, la véritable histoire de l'Algérie, qu'il faudrait opposer à celle véhiculée par le pouvoir en place, est celle des berbères écrite par Ibn Khaldoun. IL faudrait la revendiquer, pour rappeler, à ceux qui essayent de l'occulter, que L'Algér n'est pas exclusivement arabo-musulmane et que son histoire ne commence pas avec l'invasion arabe. Elle commence avant toutes les invasions, quand Amazigh, (homme libre en berbère), vivait à travers les contrées du Maghreb, sis dans le continent africain. C'est Amazigh qu'il faudrait dire et non algérien, comme c'est africain et berbère qu'il faudrait penser avant arabo-musulman. Et c'est Amazigh qu'il appellera son fils à l'heure où prononcer ce terme était presque de l'ordre de la provocation à Alger, où la culture berbère était complètement étouffée. Amazigh Kateb, L'homme libre, fils de l'écrivain, verra le jour le 16 septembre 1972. Yacine décidera, après s'être séparé de Zoubeida, d'avoir la garde de son fils.

j'ai grandi comme un bohémien parce que tout simplement je vivais avec un bohémien

Les 5 1ères années de sa vie, il les passera à Ben Aknoun, une banlieue d'Alger, en face d'une forêt de 40 hectares avec des grottes, 30 gazelles, beaucoup d'oiseaux et 2 grands terrains de foot. "Je n'ai pas reçu une éducation d'intellectuel. Je n'ai pas été forcé à avoir une hygiène de vie non plus. j'ai grandi comme un bohémien parce que tout simplement je vivais avec un bohémien". Un bohémien de 43 ans qui avait choisi de monter une nouvelle troupe constituée cette fois-ci de gens plus jeunes que ceux du théâtre de la mer, des chômeurs, des gens à la dérive, qui cherchaient à se former à quelque chose et qui rêvaient de théâtre. Ils n'en avaient encore jamais fait et avaient tout à apprendre. "Je n'ai pas vécu dans un cadre familial où on se couchait à l'heure…" mais au sein d'un collectif constitué de comédiens et de musiciens… qui consacraient tout leur temps à l'écriture, à la scène et aux tournées… pour toucher une plus grande famille, le peuple… "Tous les membres de la troupe participaient à la traduction des pièces de mon père. IL y avait des arabophones et des berbérophones. c'était vraiment un travail d'équipe." IL se souvient aussi des italiennes : "les acteurs réunis autour d'une table récitaient chacun son rôle. Plein de corrections se faisaient à ce moment là. Le but était d'arriver à un langage vraiment parlé."



amaz.jpg (9168 octets)

Amazigh était l'enfant de la troupe " Je n'allais pas à la crèche. J'accompagnais tous les jours mon père aux répétitions. J'ai grandi sur les planches. Mes baby sitters c'était les acteurs ou les musiciens qui avaient un moment de libre. Ils m'emmenaient alors boire un café au lait ou manger du pain beurré ou de la calentita"

1977. L'activité de Kateb Yacine commence à gêner sérieusement les instances étatiques. IL y allait de la responsabilité du Ministère du travail qui avait favorisé cette entreprise de la boycotter maintenant. Docteur Lamine s'en était chargé. Et on expatria le poète de la capitale en lui offrant la Direction du théâtre de Bel Abbès " . … On a voulu l'éloigner du phénomène berbérophone algérois, pour déformer son travail. On pensait qu'il retirerait de son discours tout ce qu'il contenait de berbère maintenant qu'il devait s'adresser à une population exclusivement arabophone et tout ce qui s'opposait au religieux étant donné que Bel Abbès était déjà à l'époque un fief intégriste." Mais il n'en a rien été. Ce cadeau empoisonné a offert à Yacine l'occasion de travailler dans un vrai théâtre, avec de vrais sièges et une vraie scène.

Amazigh avait 6 ans. Une nouvelle vie commençait pour lui, cette fois-ci dans une cité à Tanira, un village sis à 30 Km de Bel Abbés avec son père et toute la troupe… C'était le moment pour lui de rentrer à l'école. IL intégra alors l'école du village où la troupe résidait. Kateb pouvait de moins en moins s'isoler pour écrire à mesure qu'Amazigh grandissait. IL avait besoin de s'enfermer complètement dans son monde pour pouvoir le faire et il ne pouvait pas se le permettre "je commençais à avoir un rythme. IL fallait s'occuper de ma scolarité et me coucher à une heure convenable. IL s'est d'ailleurs très bien occupé de moi. "Je me souviens de cet horrible soir où je devais apprendre par cœur tout un trimestre d'éducation islamique. J'en ai tellement chialé que mon père pour me motiver m'a dit apprends bien tes versets comme ça tu pourras les battre… et voilà j'ai appris. Je devais avoir 12 ans."

Amazigh au cœur de l'Algérie

Un nouveau déménagement s'imposa 6 ans plus tard. "nous sommes rentrés à Alger. C'est là qu'à 14 ans j'ai commencé à me construire mon propre univers d'adulte en harmonie avec ce que j'avais reçu, donc forcément en m'opposant au système algérien dont je prenais conscience. " Le fils du poète maudit qui avait accepté la précarité plutôt que de se faire corrompre par les instances étatiques allait être confronté pour la 1ère fois au monde extérieur. Amazigh avait vu son père crier de plus en plus fort ses opinions à chaque fois qu'on avait essayé de calmer ses ardeurs révolutionnaires moyennant villa et tout le luxe du monde… et il était fier d'être son fils. IL allait maintenant comprendre, à l'école, ce contre quoi se battait son père. "C'est à l'école que j'ai appris à désobéir". IL ne pouvait pas, comme à la maison, opposer aux choses des interminables pourquoi et comment avant d'y adhérer… Mais il n'était pas question de rester passif face au "triste savoir" qu'on essayait de lui transmettre, ou aux mœurs qu'on lui imposait. "l'école m'a fait détester ces bagages qui alourdissent l'homme : la religion, l'armée, la morale. Un modèle d'algérien falsifié qu'on nous obligeait à atteindre même s'il fallait pour cela nous mettre un couteau sous la gorge… un modèle qui nie l'être même de l'algérien " Comment ne pas se rebeller contre un système qui autorise les professeurs à fouiller vos poches un jour de Ramadan, devant tout le monde pour vous humilier en montrant que vous ne jeûnez pas ? Refusant radicalement le modèle d'algérien qu'on essayait de lui inculquer, Amazigh se mit à chercher son propre modèle. IL le trouva dans le désert.

"C'est africain qu'il faut se dire" Kateb Yacine

"J'ai enfin compris dans le désert que tout ce que disait mon père par rapport à l'identité était réel. On pouvait la lire sur le sable, on pouvait la vivre, la prendre au plus profond de soi et la garder toute sa vie." Amazigh retrouve dans le désert une Algérie, non plus uniforme, comme on le lui avait appris, mais constituée de plusieurs peuples. IL participa aux veillées musicales des gens du pays et fit en jouant, l'apprentissage de l'écoute de l'autre et du partageC'est grâce aux gens qui correspondent le moins au carcan algérien, qu'il conquit son identité algérienne " j'ai rencontré l'Algérie dans le désert. là, elle était dépouillée, elle n'était pas maquillée, elle ne se prenais pas pour une arabe, pour une musulmane, pour une kabyle ou pour une française : Elle le vivait, elle était là, elle était grande en plus."

IL rentre à Alger avec son chèche noir du désert qu'il a gardé 6 mois durant répondant à qui voulait connaître la raison de ce déguisement qu'il était d'origine saharienne. L'émotion musicale éprouvée dans le sud lui permit de retrouver ses racines africaines et lui donna envie de découvrir la musique populaire algéroise "le Chaâbi". Musique qui lui donnera à son tour le sentiment d'appartenir à la capitale algérienne "La découverte du chaâbi a coïncidé avec ma découverte de la vie algéroise. C'est en veillant que j'ai commencé à comprendre cette musique, et c'est en tombant amoureux que j'ai appris à apprécier sa poésie. C'est là aussi que j'ai découvert l'amitié et les endroits exclusivement masculins comme le café maure ou le hammam. c'est ça qui a accompli une partie de mon algérianité : quelque chose qui me manquait : une vie dans le terroir". Après les modes savants du chaâbi, il passe aux 1/4 de tons orientaux et prendra conscience de son identité orientale.

L'œuvre de son père accompagne sa découverte musicale. 14 ans est également l'âge où il se met à lire Kateb : "J'ai commencé par lire l'œuvre en fragments. ensuite j'ai enchaîné sur le reste. Je n'ai lu Nedjma qu'après la mort de mon père. A l'époque mon père m'avait embauché comme secrétaire. IL me payait 30 francs le feuillet tapé. J'ai du en taper une 50 taine." Kateb ne répondait pas directement aux éclaircissements que lui demandait son fils "Je lui ai demandé ce que ça voulait dire "fleur de poussière", "nuage de fumée", pourquoi "visage de prison". J'ai compris plus tard que tous ces personnages en constituaient un seul. "face de ramadan", était "visage de prison" à un moment donné. ça symbolisait la multiplicité qui caractérise l'algérien. parce c'est de cela qu'il s'agissait souvent. J'ai compris aussi que cette multiplicité était universelle. Chacun de nous peut dégager de sa personne son visage de prison ou son nuage de fumée…"

Le 1er novembre de cette même année, Kateb donna à Amazigh l'occasion de se produire pour la 1ère fois sur scène comme chanteur avec les musiciens de sa troupe "On fêtait l'anniversaire de la révolution algérienne. c'était la 1ère fois que je me retrouvais sur scène pour donner quelque chose au public et non plus parce que j'étais le fils du metteur en scène. J'étais là pour chanter. j'ai su ce jour là que je me consacrerai à la scène". Amazigh eut l'honneur de chanter : "Allez-y, Allez-y, Dzaïer civilisée", " La France et l'Amérique", 2 chansons engagées écrites par son père en plus de l'internationale bien sûr.

Puis le poète jugea que son fils était assez grand, à 15 ans, pour pouvoir se passer de sa présence. IL le confia alors à Zoubeida, et décida de vivre une retraite d'un an dans une maison offerte par un ami communiste en France pour écrire sa dernière pièce. Mais il s'était trompé… La révolte d'Amazigh et son attrait pour la vie algéroise le fit sécher une bonne partie de sa seconde "j'ai laissé tomber l'école. Au bout d'un moment c'était impossible d'accepter tout en vrac. Je refusais d'être militarisé comme ça". Yacine revint l'année suivante pour l'emmener avec lui à Paris

La France- mort de son père- retour de sa mère

Le père et le fils arrivèrent à Valence le 7 juin 88. Amazigh ne disposait que de quelques semaines pour se préparer à l'examen d'entrée en 2nde "j'avais perdu le goût du travail. Mon père me l'a redonné : au début de force et après j'y ai pris goût. IL a bien fait de me ramener avec lui. IL m'a remis cette année là sur les rails du travail". Et Amazigh fut admis en 2nde.

C'était la dernière année qu'il allait pouvoir être avec son père mais il n'en savait rien. Les deux homes travaillait dur à Die, une petite ville à 60 bornes de valences où ils résidaient. Le jeune kateb étudiait, tandis que l'aîné écrivait sa dernière pièce, "le bourgeois sans culottes".. " mon père ne travaillait pas du tout de manière conventionnelle. IL prenait des notes sur l'envers d'une grande affiche. dans tous les sens. devant lui il avait installé des fils, et il accrochait ses feuilles. C'était un peu comme à la blanchisserie quant il travaillait. C'était comme si il mettait ses textes à sécher. les feuilles volaient dans tout les sens".

Ce fut l'année où ils leur est arrivé de détruire de temps en temps les barrières qu'impose le rapport filiale pour faire la fête entre amis "La 1ère chose que mon père m'a dite quand je suis arrivé était "les algériens, on ne les aime pas, il faut te faire discret" Il m'a dit aussi "prends toujours un ticket dans le métro, ce n'est pas la peine de leur donner un prétexte pour te donner un coup de bâton et évite d'être en effraction parce qu'ici il y a des lois et il y a aussi beaucoup de vigiles." et je ne peux m'empêcher de sourire quand je pense aux moments où on s'est retrouvé joyeusement dans l'illégalité la plus totale".

Il y a eu deux parties dans ma vie : ma période algérienne que j'ai vécu auprès de mon père et ma période française où hélas je l'ai perduIl y a eu deux parties dans ma vie : ma période algérienne que j'ai vécu auprès de mon père et ma période française où hélas je l'ai perdu.

La maladie de Kateb se déclara subitement L'année suivante. IL dû être transféré d'urgence dans un hôpital à Grenoble où il acheva sa pièce "La dernière chose qu'il m 'a dite la dernière fois qu'il pouvait parler, c'est apprends bien l'arabe… pour combattre ceux qui veulent l'imposer à la manière d'un dogme et pour maîtriser une partie de ton identité…" Le jour où Amazigh perdit son père, le monde autour de lui s'écroula d'un coup, puis se transforma en temple. Le moindre détail dans la nature, la moindre personne rencontrée revêtait une valeur symbolique, porteuse de message qu'il devait décoder… Kateb s'est éteint en octobre 89, " le mois de toutes les révolutions", loin de chez lui, encore une fois dans l'exil. Le vent de Grenoble recueilli son dernier souffle. "Il se mit alors à pleurer sur la ville". La terre qui l'avait vu naître, elle, trembla ce jour là, comme d'ailleurs elle trembla au grand départ de la mère de Yacine… une poétesse, qui savait se disputer en vers et qui perdit un jour la raison. Son père le lui avait un jour dit et il s'en souvint ce jour là… La terre trembla et fit frissonner l'Algérie. Puis elle s'ouvrit pour faire de la place dans ses entrailles à un de ses plus grands défenseurs. "Je me suis laissé pousser les cheveux c'était mon deuil. Je le portais sur moi, je l'assumais, en souffrait, l'agitait et le mouillait aussi, ensuite, je le séchais et ça frisait… voilà comment je l'ai personnalisé. En fait j'ai mystifié tout ce qui avait trait à mon père à l'heure de sa mort. Mon monde était devenu mystique, païen, animiste." et il l'est resté.

Amazigh n'avait plus peur de la mort et n'avait plus aucune envie de vivre… IL ne tarda pas à abandonner sa 1ère et décida de venir vivre à Grenoble, la ville où son père avait rendu l'âme "pour recueillir son énergie". IL commença par rassembler les affaires de Yacine et déposa à l'IMEC ses manuscrits, la pièce qu'il venait d'achever ainsi que les documents qu'il avait ramené d'Alger pour travailler. Ensuite il fila du mauvais coton…

Inquiète pour son fils, Zoubéida quitta son mari et sa vie algérois, pour s'installer à Grenoble. Elle décida quelques temps plus tard de divorcer et de se consacrer au travail sur l'œuvre de Kateb. " ma mère a toujours voulu travailler sur cette œuvre, depuis l'âge de 18 ans. Quand tu aime un metteur en scène au point de te marier avec lui et de lui faire un enfant, je pense que c'est pour toute la vie"

Après avoir retenté une 1ère, Amazigh abandonne définitivement l'école et s'inscrit à l'ANPE. IL savait qu'il ne pourrait faire définitivement son deuil, qu'après avoir trouvé sa voix, et fait honneur à l'enseignement de son père en creusant sa place dans la lignée des Kateb. "mon père a perdu son père au même âge que j'avais quand j'ai perdu le mien, à 17 ans. Il a été obligé de travailler pour subvenir aux besoins de ses 2 sœurs. Moi je n'avais qu'à trouver ma route. J'ai alors décidé de chercher ma voix."

Prenant conscience de la solitude de l'être dans le monde, il scruta celui où il se trouvait "je me suis rendu compte que j'étais différent des autres et qu'il fallait que je l'affirme à ma façon pour ne pas être transformé en fruit exotique et en produits marketing. La France a finalement joué le même rôle que l'école en Algérie. Elle m'a appris à être algérien. IL fallait que j'affirme mon algérianité et ne pas prendre celle que la France m'offrait. C'est pour cela que j'ai eu besoin de dire…"

IL commença sa vie d'homme en tant que marionnettiste, confectionna ses marionnettes et écrivit, Mimoumimouna, une pièce, inspirée d'un conte de Jeha, pour les mettre en scène. Mais il n'eut pas le temps de la monter. L'établissement dû fermer ses portes à la suite d'une plainte déposée à l'encontre du patron. "c'en était fini de l'histoire des marionnettes. Elles ont été récupéré par le Centre Rhône-Alpes de la marionnette". il intégra ensuite "soul radical" un petit groupe de Reggae qui ne fit pas long feu puis devint le Choriste de Mahmoud Dupont, un conteur pour enfants qui racontait ses histoires en musique.

Gnawa Diffusion

gnawa_diff.jpg (12646 octets)

Amar, un employé de l'ODTI, (Office Dauphinois des Travailleurs Immigrés), aperçoit, lors d'une manifestation contre la politique de l'éducation de Jospin, alors Ministre de l'Education Nationale, un jeune homme, muni d'un porte voix, chantant des raggas à tue tête dans les rues de Grenoble réclamant "plus de pognon pour l'enseignement". IL reconnaît le fils de Kateb Yacine et l'aborde. "IL m'a demandé si j'avais écrit des textes. Je lui ai répondu que oui alors il m'a conseillé de monter mon groupe de musique et m'a promis de me produire au Salon des jeunes Spectacles Vivants en Isère. J'ai dit je vais voir et je n'ai rien vu du tout. 2 ans plus tard, le hasard l'a mis de nouveau sur mon chemin mais cette fois-ci j'avais vraiment envi de monter mon groupe." Amazigh rassembla alors en un rien de temps quelques musiciens disponibles pour monter rapidement sa formation "je l'ai baptisé Gnawa Diffusion. Le nom exprime notre devoir de diffuser notre musique à la façon des Gnawa, la notre, et non pas à la façon de je ne sais quel produit marketing. Nous ne diffusons pas Omo lessive. C'est toute une lutte pour diffuser comme on a envi de le faire, sans se faire infuser, transfuser et perfuser."

Amazigh et ses musiciens n'ont que 3 semaines pour se préparer. Ils passent l'audition avec succès. Gnawa Diffusion est sélectionné par le jury pour assurer la 1ère partie d'FFF, (Fédération Française de Funk). "On s'est produit la 1ère fois devant 3000 personnes. J'étais le chanteur du groupe et je n'avais jamais fait de concert de ma vie. Ça s'est très bien passé. On a décidé de continuer."

Mais comment continuer sans moyens, sans notoriété et en ayant pour tout bagages 2 dates de prévues dans deux petites associations. Ils ont alors tout simplement décidé de faire le tour de la France et des pays voisins, pour chanter dans les rues en faisant la manche. "Mais nous avions besoin d'un car pour pouvoir le faire. alors nous avons rencontré Henri notre clavier actuel et comme il avait un camion, nous l'avons recruté et sommes partis sur la route. Nous avons parcouru la France et l'Espagne en nous faisant jeter de partout. Nous dormions dehors, jouions des fois dans des bars pour 1000 F qu'on devait ensuite se partager à 8, à plusieurs reprises on a dû se battre avec certains patrons qui refusaient carrément de nous payer…" et ce fut l'aventure pendant 1 an durant lequel un manager s'était essayé à gérer les affaires du groupe et s'était vu renvoyé pour incompétence "Puis on a rencontré Yacine, notre manager actuel. Yacine est arrivé et nous a dit : écoutez, les gars, là on va s'arrêter de s'amuser. vos cassettes démo, vous les jetez à la poubelle. IL faut maintenant faire un CD pour pouvoir ensuite organiser des tournées. Il avait raison." Le groupe s'est alors présenté à de nombreux tremplins pour pouvoir rassembler l'argent nécessaire afin de réaliser le disque. Gnawa Diffusion remporta 3 tremplins dont la Rochelle fut le plus important " A la Rochelle nous avons gagné le prix de la révélation Coca Cola : 100 000 F. et c'est comme ça que coca cola a payé 100 000 F pour se transformer en Algérie, notre 1er disque".

Avec Algeria Amazigh dévoile aussi bien son talent de musicien que celui de chanteur et de parolier. IL crie également haut et fort sa lutte contre toutes les formes "d'impôts". Amazigh en connaît 3 "l'impôt sur le revenu, que tout le monde connaît, le Ramadan : l'impôt sur l'estomac et le prosélytisme de toutes les natures qu'il soit religieux ou commercial : c'est l'impôt sur le cerveau". Amazigh chante le détail pour communiquer l'universel " le détail mérite une chanson. Il ne faut surtout pas croire que le détail n'est qu'un détail. Des fois le détail peut ressembler à un immeuble qui te bouche carrément la vue. IL peut être aussi un vrai enseignement de la vie. Je rejoins la pensée soufie pour qui la moindre petite chose renferme Dieu, la dynamique de la vie, l'histoire du monde."

Le fils de Kateb est bel et bien Amazigh, un homme libre, un anarchiste romantique qui n'hésite pas à descendre en vers tous ceux qui asservissent l'homme en général et l'algérien en France ou en Algérie en particulier. Les musiciens se disent entre eux que le fils de Kateb est un grand, les écrivains eux, pensent qu'il écrira un jour…. . Amazigh refuse de se faire produire. Gnawa Diffusion tient à rester indépendant pour pouvoir passer son message tel qu'il l'entend… Aujourd'hui, le groupe tourne beaucoup. Alors que la plupart des groupes demandent le montant du cachet proposé avant d'accepter une date, Amazigh cherche à savoir pourquoi le concert est organisée. IL inscrit ses tournées, à chaque fois que l'occasion se présente, dans une logique militante. C'est ainsi que le groupe s'est produit au Népal pour offrir la recette du concert à une école, ou a inauguré la réouverture du théâtre national de Bagdad, pour reverser ensuite les bénéfices du concert au profit du fonctionnement de cette institution culturelle.

"IL est minuit passé de 12 heures et le soleil ne s'est pas encore levé".

1999 Un peu partout dans le monde, l'on commémore le 10ème anniversaire du décès de Kateb Yacine. Amazigh qui avait du mal à assister aux hommages fait à son père au moment de son décès, décide 10 ans plus tard de lui en faire un, sa manière à lui de saisir le flambeau que son père lui avait tendu en partant. IL embauche alors Zoubeida comme secrétaire toute une année durant afin de l'aider à rassembler les chroniques journalistiques de Kateb pour les présenter au public "Ses chroniques sont aussi importantes que sa poésie, sa littérature et son théâtre. Ça fait parti de sa lutte. C'est l'homme que l'on découvre. , j'avais envie de faire découvrir au public ce que je venais de découvrir moi même." Les chroniques de Kateb sont aussi l'occasion de faire le bilan de l'évolution des choses en Algérie depuis l'indépendance jusqu'à aujourd'hui pour conclure avec Amazigh "IL est temps d'écrire une véritable histoire de l'Algérie qu'on doit opposer à celle imposée par le pouvoir en place. les chroniques des journalistes constituent les documents de base du travail des historiens. C'est grâce à des chroniques comme ça qu'on a pu écrire l'histoire des arabes en Espagne" . IL est urgent de le faire pour pouvoir enfin définir convenablement l'identité algérienne et imposer la langue du peuple contre la langue de bois. Amazigh a voulu exprimer cette urgence en choisissant comme titre pour cet ouvrage "Minuit passée de 12 heures et le soleil ne s'est pas encore levé".

Le musicien a découvert les textes de son père tout en les rassemblant. "C'était comme si je découvrais qui était mon père avant qu'il ne devienne mon père. quand il était simplement Kateb Yacine. Le hasard a fait que j'ai découvert son texte sur son voyage au Soudan au moment où j'étais en tourné dans ce pays… Comme s'il m'accompagnait dans mes voyages." . Et les deux homes, celui qui n'est plus et celui qui a grandi discourent dans la tête d'Amazigh sur leurs idées respectives. Après avoir tracé sa route, sorti son 2ème disque, publié la chronique de son père , Amazigh décide de rentrer à Alger pour faire le point sur la tombe de son père…

C'est très dur de se débarrasser de son deuil

"Mon père m'avait caresser les cheveux avant de mourir et j'ai gardé pendant 10 ans la mèche qu'il avait touché… Je les ai eu très long. Puis je me suis rasé le crâne mais j'ai toujours gardé une mèche, mon deuil… IL était temps pour moi de descendre à Alger, pour y mettre fin sur la tombe de mon père. J'ai fini mon deuil en versant toutes les larmes que je n'avais pas réussi à verser depuis son décès. Maintenant mon deuil est fini. Et ça a été dure. Parce que c'est très dure de se séparer de son deuil. C'est très dure de laisser sa tristesse et de se dire : cette tristesse là, je la prends entre les mains, je la coupe et je la laisse au grès des vents. j'ai passé toutes ces années sans voir la tombe de mon père sans voir mon père. J'ai accompli ma mission. le jour où je la reverrais je lui offrirai ce que je suis devenu depuis qu'il est parti…

Amaya El Bacha