|



Découvrez la
nouvelle rubrique :
| B A Z
' A R T |
 |

L'actu. de PlaNet DZ
| |
Cheikha
Remitti (l'opération)
Sono. ÉCOUTEZ
l'INTERVIEW EXCLUSIVE
...Format Real audio
Nouar
Dans les bacs le 27 Mars 2000.
"C'est joyeux comme le Funk et triste comme le Blues. Creuset de tous les espoirs et
de toutes les déprimes, la musique Raï a de qui tenir son âme, Cheikha Remitti...
Libre et rebelle, réaliste et imprévisible, Cheikha Remitti, originaire de l'Oranie, ne
veut pas vieillir, malgré ses
tempes grises elle a le cur et l'esprit jeunes comme le Raï. Elle persévère dans
son être et son art, sans concession, sans retenue, avec la vérité parfois rageuse de
ceux qui n'ont rien à perdre et qui ne cherchent pas les vains honneurs du monde. |

Photo : Isabelle Simon.
|
| Bien ancrée dans
l'imaginaire collectif du Maghreb profond depuis plus d'un demi siècle, Remitti en bonne
paysanne chante l'amour, l'amitié, le deuil, la guerre, l'alcool, l'émigration, la
révolte...L'abondance de sa production des 78 tours au format CD montre la diversité de
son art et son adaptation à toutes les modes. De ses racines rurales et populaires (
Gasba, Gallal..) elle enchaîne avec la guitare , la basse, la derbouka, la batterie, la
trompette de Messaoud Bellemou, et le synthé de Maghni Mohamed. Deux monuments, à la
base de la modernisation de la musique Raï." |
AUX SOURCES DU RAÏ
par Rabah Mezouane
Cheikha Rimitti avait à peine dix ans quand
retentissaient les échos sonores des premières dames de la chanson oranaise, au ton
mutin et égrillard.
Elles se nommaient Fatma Bent El Meddah ( auteur de
"Fatma Fatma"), Kheira Guendil ( "Sidi Boumediène" et"Ghir el
Baroud"), Zohra Bent Oûda ( "Khayef la yedouk") ou Zohra Relizana
("moula Baghdad").
Leur répertoire, une sorte de produit de synthèse, mariait les prosodies des
meddahates(
ensemble féminin chantant les louanges d'Allah et du prophète face à un auditoire
rassemblant exclusivement des femmes) à des aires prenant des libertés avec les rimes
des cheikhs et s'orientant vers des thèmes plus en rapport avec leur conditions. Les
cheikhates eurent très vite mauvaise presse et bien des moralistes les décrièrent et
accusèrent les autorités coloniales d'encourager "ce genre caractérisé par le
relâchement des meurs et l'abaissement moral du peuple Algérien..."
Celle qui se définit elle-même comme une chanteuse pour nocturnes a eu un
itinéraire d'enfants peu gâtée. Orpheline très tôt, elle s'installe à l'âge
de vingt ans à Rélizane, grand centre agricole, sous la protection de son saint-patron
Sidi M'hamed ben Ouda. Matériellement, comme dans tous les centre "coloniaux" en
ces années 30, la situation devenait de plus en plus difficile pour les défavorisés.
"On grillait le grain de blé pour remplacer le café, que l'on buvait avec du sirop.
C'était l'époque où l'on s'habillait de matelas, où l'approvisionnement s'effectuait
avec des bons et où le louis d'or équivalait à dix francs" raconte, émue, Remitti
à Bouziane Daoudi de Libération. Elle ajoute : " quand la sirène sonnait, on
fuyait dans les vignes et on se cachait dans les trous." .
A cette époque, la jeune fille va de quartier en quartier, dort dans les hammams. " j'était comme
possédée, j'allais parfois me reposer dans les sanctuaires", se souvient-elle.
Quelquefois, elle fait le bonne pour des ménages français en échange d'un lit et de
menue monnaies. Survient la Seconde Guerre mondiale et sa procession de misère, de disette
et de désarroi complet. Remitti, en ces temps d'incertitudes graves, se raccroche à une
troupe de musiciens Hamdachis avec qui elle mène toujours le même vie de patachon. Elle
les suit de galère en galas, dansant jusqu'à l'épuisement total. " on bougeait
tout le temps et je voulais toujours partir ailleurs"
A ce moment-là, de terrible épidémies se sont abattues sur le pays (
Albert Camus l'a relaté dans La peste, roman ayant pour cadre Oran), accentuant le
sordide du quotidien, et Rimitti s'inspirera de ce spectacle de la désolation pour
improviser ses premiers vers. Tout son répertoire sera par la suite empreint de ce vécu.
" C'est le malheur qui m'a instruit. Les chansons me trottent dans la tête et moi je
les retiens de mémoire. Pas besoin de papier et de stylo",aime-t-elle à
répéter.
La première fois où elle se fait remarquer, c'est au cours d'un de ces
nombreux cérémonials qu'elle effectue à Sidi Abed, près de oued Rhiou.
Immortalisées
par un chant de Cheikh Hamada ( où il y est dit qu'hommes et femmes étaient mélangés),
les réjouissance peu orthodoxes de Sidi Abed se déroulaient sous des tentes qui,
chacune, proposait un artiste - confirmé ou débutant - et le public payait entre 10
douros ( 50 centimes) et 20 douros pour assister au spectacle. Une femme remarque la voix
rauque et persuasive de Remitti et lui suggère de la présenter à un Français qui
enregistrait des cheikhs. du reste, le surnom de Remitti tire son origine d'un
cérémonial raté à Sidi Abed.
Ce jour-là, une pluie torrentielle empêche la
représentation. Pendant que les militaires français démontent les tentes,
elle, en
compagnie de ses musiciens et des cheicks Hmada et Bouras, court se réfugier dans une
"cantina" pour y boire un café. L'apercevant et la reconnaissant, des clients
l'accueillent avec enthousiasme. flattée, elle offre une tournée mais, ne parlant pas la
langue de Molière, elle se remémore un bout de chanson où elle disait : " remettez
un panaché, Madame " et le fredonne à la barmaid. la clientèle se met à scander
"Remitti, la chanteuse Remitti !". depuis elle porte ce patronyme comme un
étendard et c'est sous ce nom de Cheikha Remettez Reliziana que sort, en
1952 chez Pathé, une rondelle de cire comportant trois titres :"gasmou
Tiaret", "Trig Tmouchent" et "Er-raï Er-raï".
C'est en 1954
qu'elle connaît son premier succès national avec "Charrak Gattà" ( Pathé).
Quatre ans plus tard, "El-Hmam" et "Dabri dabri" imposerons
définitivement la fière descendante de la tribu berbère des Charguis comme le
référence absolue. Mythe entre les Mythes, on s'arrache la " bienheureuse"
pour animer les fêtes de mariages et des
circoncisions"
Il faut dire que Remitti, féministe à son corps défendant, a chanté à l'aube des
années 40-50 la difficulté d'être une femme et a introduit, en la détaillant, la
notion de plaisir charnel. mais son champ thématique ne s'arrête pas là. En auteur
prodigieusement fécond, elle a exploré toutes les formes de l'amour, célébré
l'amitié, tente d'expliquer les noyades dans l'alcool et déploré l'obligation
d'émigrer. Elle a su également nous décrire la vie des nomades et des transhumants.
Aucun sujet n'a échappé à la sagacité de la cheikha, y compris les outils modernes (
la téléphone et le TGV). Amour, pain et fantaisie, éloge spirituel des spiritueux. Ses
chants, pour qui sait décrypter entre les refrains et apprécier son ton mi-gouailleur,
mi-véhément, nous apprennent l'attirance de la femme vers la lumière. Par son
audace marinée dans l'humour ou le vitriol, Remitti a choqué bien des âmes puritaines.
Elle qui avait osé chanter les café juifs, en pleine guerre de libération, une ode à
l'émir Abd El Kader, va subir, dès l'indépendance, les foudres de la censure du FLN ( le
quotidien EL Moudjahid ne cessera, sans la nommer, de s'en prendre à ce "folklore
perverti par le colonialisme")
Aujourd'hui, à soixante-dix ans passés, Remitti ne se satisfait qu'a moitié d'une consécration internationale.
Dans son pays ravagé par la violence, elle est toujours interdite d'antenne et de salle
de spectacles. Elle maugrée surtout contre les cheb qui l'ont " pompée " sans
la créditer : " Ces chanteurs qui balancent chants comme des kleenex nous font du
tort. Il ressassent ce qu'on chantait avant eux. Mais le tamis va séparer le grain de
l'ivraie", confie - t-elle à Libération. La Hadja, qui s'était produite en France
une première fois en 1979, retourne régulièrement à Oran où elle a établi ses
quartiers d'été. Elle ne boit ni ne fume depuis longtemps et vit encore dans une modeste
chambre d'hôtel dans le 18 ème arrondissement de Paris. Un peu amère, elle constate
tout de même que " les autres cheikhates, leur visage s'est refroidi ;
moi après
tant d'années et de chansons, le chandelle est encore allumée "
Rabeh Mezouane. |
|