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Pour l’universalité de la culture
Badis Foudala jette un pont culturel entre la France et l’Algérie.
La Tribune du 12 octobre 2000.
Par Hassan Gherab

Le comédien et scénariste Badis entend jouer pleinement son rôle d’ambassadeur en France mais n’oublie pas cependant qu’il doit aussi être à l’écoute de son Algérie

Mercredi 11 octobre 2000

Le contact est renoué dans le bureau directorial où la première rencontre avait eu lieu. L’artiste était là, accompagné de son frère aîné, pour une visite de courtoisie et d’amitié. Les présentations faites ont plus servi à l’artiste qu’au journaliste qui le connaissait déjà et l’avait reconnu malgré les quelques mèches qui argentaient ses cheveux. La discussion part de but en blanc sur le terrain de la cordialité. Mais, bien vite, elle est rattrapée par le réflexe journalistique. «Dites Badis, si on se faisait un petit entretien sympathique ?» Sans aucune hésitation, Badis Foudala accepte et nous laisse le choix du jour, de l’heure et de l’endroit. On s’accordera pour un lieu assez éloigné des trépidations de la rédaction. «Samedi prochain à déjeuner ?», demande Badis. Acquiescement. L’artiste s’en remet à nous pour le choix du resto. Rendez-vous est donc pris pour un repas chez Ammi Ali, au Dragon d’or. Et c’est donc autour d’une table bien garnie que nous retrouverons, trois jours plus tard, Badis Foudala pour tailler un brin de causette avec lui. Tel que c’était parti, la rencontre ne pouvait que prendre les allures d’une discussion cordiale à bâtons rompus. En effet, après avoir consacré à l’introduction classique sur le temps et la météo, sans transition, on passe au grand déballage critique. La conversation tourne, évidemment, autour de l’état de la culture, de la situation des artistes, de leur responsabilité et de celle des pouvoirs publics dans cette débâcle culturelle. La politique des centres culturels, palais de la Culture, directions et autres institutions pompeusement inaugurées et honteusement amorphes trompera l’attente. Une fois servis, nous ne pouvions ni devions parler la bouche pleine et nous ne pouvions non plus laisser refroidir les aliments. D’un commun et tacite accord, nous clôturons, momentanément, la discussion, en beauté.

Un repas bien meublé

Avec une note optimiste, nous évoquons alors les frémissements que connaît la scène culturelle ces derniers temps en élevant une prière pour que tout cela ne soit pas, encore une fois, de la poudre aux yeux, une embellie conjoncturelle. Le repas terminé, on suggérera à Badis de passer aux questions personnelles. Sourire aux lèvres, il se renverse sur son siège et nous invite avec un «quand tu veux.»

En premier, on demandera à Badis de raconter Badis. Il commencera alors à dérouler le fil de ses souvenirs les plus marquants qui commencera par une enfance «influencée par les parents. Le père -Mohamed Tahar Foudala, qu’on ne présente plus– et la mère, Mme Nadhira, comédienne et productrice, dans les années cinquante, d’une émission féminine radiophonique». Par la suite, Badis, sous cette influence, suivra tout naturellement le chemin tracé. «J’ai marché sur les traces de mon père jusqu’à l’âge de quinze ans. Et c’est durant cette période que j’ai signé ma première pièce de théâtre. J’avais douze ans quand j’ai monté Saladin (Salah Eddine) avec la petite troupe que j’avais créée. Par la suite, j’ai commencé à avoir des textes, à connaître du monde, à découvrir le monde extérieur et à côtoyer les gens du théâtre et les artistes, dont le groupe Debza que j’ai bien connu et avec lequel j’ai collaboré jusqu’à l’arrivée de la troupe de Kateb Yacine. Je suis sorti du milieu familial mais, durant toute cette période, je n’ai pas cessé de créer et de développer cette troupe de théâtre qui a vu le jour en 1969.» Ainsi, à l’âge de quinze ans, Badis se sentira pousser des ailes et décidera de prendre son envol. Cet essor ne sera cependant pas une rupture. «Au-delà de quinze ans, je suis resté sur les traces, mais non l’influence, de papa. La rupture se fera bien plus tard. Pourquoi ? Pour la simple raison, que dans le temps, je croyais fermement qu’il [le père] avait raison sur certaines questions comme, par exemple, que le théâtre est culture et non folklore, la nécessité de travailler sur le théâtre universel qui a été rejeté en Algérie pour des raisons bien précises ou la levée du monopole sur les institutions théâtrales.

Mais la grande expérience qui m’a beaucoup enrichi, m’a aidé à me surpasser et à me prendre en charge, c’est ma rencontre avec Allel El Mouhib vers 1977. Il a pris en main ma formation. Les premiers temps, il ne supportait pas de m’entendre déclamer dans un style qui ne manquait de lui rappeler mon père qu’il connaissait évidemment et respectait.» Allel El Mouhib s’efforcera donc de faire comprendre à son jeune disciple qu’il lui fallait s’éloigner coûte que coûte des traces de papa pour pouvoir trouver son propre style qu’il devra développer par la suite. En fait, Allel El Mouhib «n’a pas seulement encouragé la rupture. Il l’a concrétisée». Pour permettre à son élève de consommer définitivement la rupture, le maître lui collera des rôles très proches du théâtre français. «Dès lors, dira Badis, je me suis éloigné du théâtre oriental pour me rapprocher d’Alexandre Dumas, Edmond Rostand et d’autres. Cela m’a permis de découvrir de nouvelles mises en scène. Des mises en scène très occidentalisées, très modernes et qui tiennent compte du fondement de l’universalité du théâtre.»

La soif de savoir

C’est le moment que choisira Chetrane, l’animateur-vedette de radio El Bahdja, pour faire irruption dans le restaurant. Une entrée intempestive qui nous fournira l’interlude dont on avait besoin pour la dégustation des cafés et autres boissons.Badis reprend le fil de la discussion pour nous parler de l’élargissement de son horizon qui englobera désormais la culture et la littérature universelles que Badis ira puiser dans les centres culturels et les bibliothèques. Mais si le père n’avait rien contre la rupture, il entendait qu’elle ne soit pas appariée à un reniement des principes fondamentaux, telle la défense de l’arabe classique. Sur ce point, nous demanderons à Badis Foudala d’être plus explicite et de lever l’équivoque sur son positionnement concernant la langue arabe dont il a été un fervent défenseur. «Il est vrai, dira-t-il, que j’aime la langue arabe, mais je n’ai jamais été un extrémiste dans ma conception de la défense de la langue. Cela, je le dois aussi à ma cellule familiale.
Mon père est orientalisé tandis que ma mère est occidentalisée. Cet équilibre dans la conception m’a aidé dans mon travail avec Allel El Mouhib qui continuait à me confier des rôles de personnages occidentaux, tel Don Juan dans Don Juan.» Allel El Mouhib signera son œuvre de formateur avec le passage réussi de son élève aux examens avec la Mégère apprivoisée et son obtention d’un deuxième prix avec la même pièce. Badis prend son départ qui sera en fait une course avec handicaps. Les pesanteurs étaient là où se profilait une volonté de changement et d’ouverture. Que ce soit à la radio chaîne I où il travaille depuis une année ou face à un membre de son jury d’examen, Badis trouvera toujours quelqu’un qui tentera de circonscrire son essor en le lestant de ces idées figées que, lui, remettait déjà en cause.La rencontre avec Kateb Yacine aura un impact sur le jeune Foudala qui gérait, à l’époque, la section théâtre du Centre culturel de la wilaya d’Alger. Kateb Yacine, lui, travaillait sur sa pièce la Palestine trahie. Avec lui, Badis découvrira l’importance de la recherche dans la conception d’un produit et une autre manière de travailler et de monter un produit. Il découvrira le sens pratique du travail collectif. Mustapha Kateb aura, lui aussi, sa part d’influence sur ce jeune artiste qui ne veut décidément pas se départir de son habit d’élève en constante quête de cours et de leçons. Badis vouera une admiration à Mustapha Kateb qui ne se démentira jamais. Il sera la dernière personne qui le filmera avant sa mort. Et quand Badis n’a pas un professeur derrière lui, il prend celui qu’il a en face de lui : le public. Pour ce public donneur de leçons, il montera les Fervents, sa nouvelle troupe qui l’accompagnera dans plusieurs tournées et festivals.

Terre d’exil ou paradis d’artistes

Mais cela ne durera pas, et viendra le temps de la disette culturelle de la décennie 80-90. Comme le dit Badis, «il est arrivé un temps où les artistes ne pouvaient plus respirer. Ils ne pouvaient plus créer ou se perfectionner parce qu’ils n’avaient pas l’ambiance de travail et la liberté nécessaire au corps et à l’esprit. Et c’est cet esprit d’artiste libre, ne se connaissant pas de frontières, qui poussera les artistes à chercher ailleurs le cadre nécessaire à leur travail. Mon départ en 1994 n’était donc pas motivé par désir de découverte ou d’évolution. Cela bien que j’aie eu à beaucoup apprendre une fois en France.» Donc, Badis Foudala fera son auto-exil qui s’apparentera à un saut dans le vide. Car pour tout bagage, Badis aura un diplôme, une volonté de créer et une foi en ce qu’il faisait. Aucune lettre de recommandation ni aucun contact si ce n’est les potes qui avaient fait le saut avant et sa belle étoile que les «dâaoui el khir» (bénédictions des parents à un être cher) faisaient toujours briller. En France, Badis travaillera à la continuité de ce qu’il avait déjà entamé en Algérie. Pour ce faire, il se rapprochera du centre culturel algérien et des différents cercles d’artistes algériens auxquels il proposera une collaboration pour des productions théâtrales. La réponse sera positive et on serait presque arrivé à monter une pièce si ce n’était le problème de disponibilité de la comédienne bloquée en Algérie. Tout était donc à refaire. Mais le temps et l’argent faisant défaut, Badis Foudala sera amené à songer à sa survivance. Pour cela, il décide de créer une société de pompes funèbres musulmanes. Un créneau commercial qui lui donnera l’aisance financière et lui permettra de vivre honorablement et de poursuivre son chemin d’artiste. Il intégrera l’équipe de radio Soleil où il animera une émission hebdomadaire sur l’Algérie et créera Zoom 2000, une jeune association culturelle qui ne tardera pas à déborder sur le social pour s’occuper des familles algériennes dans le besoin. Sur le plan de la créativité, Badis découvre la soif de l’écriture. Il l’étanchera en pondant le scénario, en français, de Journal de l’Algérie, une pièce algérienne qui est en montage. Elle sera donnée à Lyon, Paris et en Algérie. Un produit qui racontera le quotidien des Algériens aux prises avec les problèmes administratifs français.

Deux rives, un pont culturel

Mais si Badis entend jouer pleinement son rôle d’ambassadeur en France, il n’oublie pas cependant qu’il doit aussi être à l’écoute de son Algérie. Et c’est avec une idée d’export-import culturel qu’il a débarqué à Alger. Dès son arrivée, il se mettra en contact avec différents responsables et finira par faire une bonne moisson de promesses. Avec l’Office de la culture et de l’information, il discutera d’une programmation de sa pièce en Algérie et de pièces théâtrales algériennes en France. Il a trouvé un ancrage pour jeter un premier pont culturel entre les deux rives. Ce pont a trouvé de bons piliers politique, administratif et économique des deux côtés. La conjoncture, pour l’heure, est en faveur des échanges culturels. Tant mieux pour les entreprenants. Et si ça doit changer, on aura toujours la consolation de ne pas avoir failli. Une bonne raison pour tout recommencer.   

H. G.

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