Découvrez la
nouvelle rubrique :
B A Z '  A R T


L'actu. de PlaNet DZ

 

                                            

   Retour à l'actualité  à l'accueil

 

Un Salon du livre sous surveillance.
Par Chawki Amari, auteur de "Bonnes nouvelles d'Algérie" (La Baleine)
pour Algeria Interface

Alger, 05/10/00 - Banlieue Est d'Alger, à quelques mètres de la mer. Dans l'enceinte de l'imposant Palais des expositions, une foule compacte se dirige à pas pressés vers le Salon du livre. La fouille de rigueur rappelle à l'entrée que tout peut encore arriver. À l'intérieur, pêle-mêle, Lucky Luke, le Prophète, le dalaï-lama, les Schtroumpfs, ou le Traité des aphrodisiaques se disputent le maigre pouvoir d'achat des clients.

Femmes en niqab (voile total) et hommes en tenue afghane croisent de jeunes cadres en costumes et des filles en tenue plus légères. Pour cette sixième édition du salon du livre d'Alger qui s'est tenu du 18 au 24 septembre, chacun sait visiblement pourquoi il est là. Les représentants du monde arabe sont venus en force (200 éditeurs sur les 410 maisons d’éditions, dont 71 Egyptiens), et sont abondamment présents sur le thème de la religion. Et ils attirent une bonne partie de la foule… Pour les autres, si on flâne du côté des dictionnaires, toujours très demandés, on cherche surtout les stars du moment.

À vue d'œil, c'est Dilem, le dessinateur le plus irrévérencieux de la presse algérienne, qui a fait l'événement, rassemblant autour d’une séance dédicace des centaines de curieux et de fans. Son recueil de dessins parus dans le quotidien Liberté présente en couverture le président Bouteflika avec deux oreilles d'âne, brandissant le V de la victoire, image impensable il y a encore quelques années.

Le président était d'ailleurs présent au salon pour son inauguration. Il n'a pas résisté devant les caméras de la télévision nationale à gronder les éditeurs français Seuil et Flammarion, pour le prix de leurs livres, jugés excessifs par tout le monde. En oubliant cependant de préciser que la TVA sur les ouvrages d'importation est toujours de 21 %, (entre 7 et 14 % pour les produits locaux).

Les rumeurs d'Alger
Mais le salon ne s'est pas arrêté aux sautes d’humeur du président; dés l’ouverture, une rumeur insidieuse, comme en raffolent les Algérois, a fait le tour des stands. On aurait saisi des livres jugés subversifs, et arrêté des éditeurs. Deux jours plus tard, Ismail Meziane, le président de l'Association des éditeurs algériens, qui organise le salon, l'avoue du bout des lèvres : « Une vingtaine de titres ont été retirés des stands ». Et l’information concernant l’arrestation d’éditeurs est démentie.

De l'ambiance bon enfant et des vibrants hommages aux grands écrivains algériens autrefois interdits, on vient de passer à la problématique centrale du monde arabe; la liberté d'expression. Le thème est si sensible que lors de la conférence de presse organisée pour la clôture du salon, le même Ismail Meziane devient plus vague : « Il n'y a pas eu de livres saisis mais il se peut que certains livres aient été retirés des stands ».

En fait, parmi les 20 livres saisis, disparus ou retirés des étals, on retrouve les Lettres de Hassan El Banna, fondateur du mouvement fondamentaliste des Frères Musulmans, les livres du Syrien Assam El Attar, membre de la même organisation et exilé aujourd'hui en Allemagne, les Chapitres de l'histoire sanglante en Algérie, du journaliste et écrivain Khaled Omar Benguiga, daté déjà de 1996, ou La cinquième colonne, qui dénonce l'influence des Francs-maçons et du Rotary Club dans les sphères dirigeantes arabes.

Islam Ahmed Abdallah, le directeur des éditions Dar El Hikma qui a publié l'ouvrage, s’en émeut :« Je ne comprends pas. Nous en sommes déjà au 3éme tirage, et en Egypte, pays le plus concerné par ce livre, il est en vente libre ». Le ministère de l'intérieur, celui de la communication et les douanes se sont refusés à tout commentaire, et la saisie record a été imputée au ministère des Affaires religieuses.

Les incohérences sont évidentes. Le prédicateur aveugle El Kechk, grand pourfendeur des régimes arabes corrompus est lui, en vente libre, sous forme de CD dorés. Les livres du tunisien Ben Brick narguent le stand officiel de la république de Ben Ali et Gilles Keppel, auteur d'Expansion et déclin de l'islamisme - très en vue en ce moment à Alger - est présent au salon, mais reste interdit à Tunis. De plus, comme le rappelle l'écrivain et journaliste H'mida Layachi, des livres algériens sont encore censurés, comme le sien et celui du sociologue Ali El Kenz sur l'islamisme algérien, ou encore les chroniques politiques de Aissa Khelladi, saisis au début des années 90, et toujours bloqués au niveau de la DGSN, la direction de la sûreté.

Une littérature prolifique
Malgré ces malaises, l'association reste quand même heureuse de trois contrats de partenariat avec SEDIA (filiale d’Hachette), pour un marché de 25 à 30 millions d'ouvrages scolaires achetés chaque année en Algérie, et ceux conclus avec la maison d'édition égyptienne Al Ahram et la libanaise Dar El Farabi.

62 éditeurs français étaient également présents, de même que leurs auteurs algériens vedettes qui ont fait leur rentrée littéraire: Boualem Sansal et son Enfant fou de l'arbre creux, Nina Bouraoui et son Garçon manqué ou Rachid Boujdedra avec sa Fascination. Du côté des éditeurs algériens, en marge des poids lourds comme Rahma et Casbah (privés) ou l'Entreprise nationale des arts graphiques (ENAG-public), qui en est à 500 publications cette année, tout le monde a noté la présence d'El Khabar-éditions, filiale du quotidien El Khabar. L'éditeur, leader de la presse arabe (450.000 exemplaires-jours), a aligné le roman de Baya Gacemi, femme d'un émir du Gia, en Arabe, et les mémoires, en Français, du général Khaled Nezzar. Avec une nette préférence du public pour la journaliste.

Mais l'agréable surprise est surtout venue des toutes jeunes éditions Barzach, qui ont misé avec beaucoup de risques sur la poésie locale et des jeunes romanciers, comme Mustapha Benfodil, auteur du premier roman « militaire » algérien. Ce journaliste et mathématicien avait déjà ému les intéressés en faisant du roman politique le mémoire de sa thèse en littérature. Il publie Zarta, l'histoire d'un appelé du contingent qui, refusant la guerre civile, fait face à la férocité des officiers de l'armée et multiplie les tentatives de désertion.

Il faut aussi noter les ventes-records de plusieurs titres: Témoin de l'assassinat de la Révolution de Si Lakhdar Bouregaa et un autre livre-phare, celui du chercheur Rabah Lounissi, L'Algérie dans la lutte perpétuelle entre militaires et politiques, aux éditions Dar El Maarifa. Et d'un autre ouvrage, pourtant moins sérieux: celui du controversé et loufoque Ahmed Merrah, qui avait déjà mis en cause la gestion de l'ex-président, et qui récidive en s'attaquant cette fois à une troïka de 3 généraux: Liamine Zeroual, son conseiller Mohamed Betchine et Tayeb Derradji (ancien patron de la gendarmerie). Une première!

Une littérature prolifique, donc, pour un salon qui s'est refermé discrètement sur des interdits politiques encore en vigueur.Et des contradictions communes aux régimes arabes: toujours plus prompts à encourager la " poésie de cour " qu'une réelle production littéraire.

Chawki Amari

 

© Copyright 2000 - Algeria Interface
http://www.algeria-interface.com