C'est en 1997, avec Morituri
(Baleine), fresque violente d'Alger en guerre, que les lecteurs
français ont découvert les noms de Yasmina Khadra et de son flic héros,
Brahim Llob. Suivront Double blanc et L'Automne des chimères,
parus en 1997 et 1998 chez le même éditeur. Le fameux
commissaire, son épouse Mina et son adjoint Lino n'avaient pourtant
pas attendu la France pour exister : dès 1990, Le
Dingue au bistouri, publié par feu les éditions Laphomic,
avait fait un tabac à Alger. Signé Commissaire Llob, ce premier
polar (réédité par Flammarion, en 1999), nettement moins cynique
et misogyne que les suivants, annonçait, avec une fulgurance prémonitoire,
les folies monstrueuses de la guerre à venir.
L'homme qui se cache derrière le
pseudonyme de Yasmina Khadra (Le Monde du 10 septembre
1999) a, dans une autre vie, écrit et publié - sous son
vrai nom - six livres de fiction, romans et nouvelles. « L'enfance,
la condition humaine, les petites gens » sont alors ses « thèmes
de prédilection », explique-t-il, avec un penchant
prononcé pour « les marginaux et les clochards »,
auxquels deux de ses romans, l'un publié en France, l'autre à
Alger, sont consacrés. Dans l'interview qu'il nous a accordée, par
photocopie, grâce à l'intermédiaire des éditions Baleine, celui
qui se définit lui-même comme « un auteur révolté »
par la « décomposition morale et idéologique » de
la société algérienne explique quelle est la place du
roman policier dans sa vie d'écrivain.
« Je suis venu au polar par
fantaisie, histoire de jouir de la grande liberté que me procurait
la clandestinité. L'ambition du Dingue au bistouri était
d'abord de divertir, de tenter de réconcilier le lectorat algérien
avec la littérature. Celle-ci était devenue de plus en plus ésotérique,
de moins en moins enthousiasmante. Si on m'avait dit, à l'époque,
que mon commissaire Llob allait franchir les frontières du bled et
séduire des dizaines de milliers de lecteurs en France, puis en
Europe, jamais je ne l'aurais cru. Mais de là à me considérer
comme un auteur de polars, il y a erreur. Je suis avant tout
romancier, à l'aise dans tous les genres, comme en témoignent Les
Agneaux du Seigneur [Julliard, 1998] et A quoi rêvent les
loups [Julliard, 1999]. J'aime le polar pour son humilité, qui
est la plus belle des générosités pour un écrivain. Et j'aime
tout ce qui est simple, comme l'amour, la sincérité, le génie, la
tolérance et la poésie.
- Considérez-vous le roman
policier comme un genre littéraire universel ou, au contraire,
comme propre aux seuls pays occidentaux ?
- Fondamentalement, il n'y a pas de
roman noir ou de roman blanc. Il y a seulement des écrivains
brillants et d'autres qui le sont moins. Ce sont eux qui font la crédibilité
du genre. Depuis ma prime jeunesse, je me suis toujours intéressé
à l'auteur, plus qu'à la collection dans laquelle il publie. C'est
ainsi que j'ai appris à respecter Richard Wright aussi fort que
John Steinbeck, à me méfier des catalogues et des hiérarchies, à
ne juger que par moi-même. Chester Himes m'a instruit sur l'Amérique
mieux que William Styron et j'ai appris auprès des écrivains de
romans policiers autant qu'auprès des Nobel. L'avantage qu'a le
polar sur le roman classique est qu'il n'a pas la grosse tête. Sa
simplicité lui insuffle un courage qui pourrait faire défaut à de
grands écrivains. De nombreux sujets, extrêmement brûlants, ont
été mieux traités par le polar qu'ailleurs, ce qui devrait le réhabiliter
aux yeux de la « Haute Bohème », au lieu de le
maintenir au rang de la sous-traitance intellectuelle. Je reste
persuadé que le roman noir finira par être affranchi, grâce à un
lectorat lassé d'une littérature piégée par son narcissisme et
de moins en moins capable de s'en défaire. L'avenir du polar réside
dans son équilibre mental et dans sa bonhomie, deux atouts majeurs
pour garantir son inévitable universalité.
- Quels sont vos auteurs favoris ?
- J'avoue que l'indigence de nos
librairies rend ma réponse assez hasardeuse. J'aime les Américains
Himes et Wright, dont j'ai lu l'ensemble des ouvrages, un peu Truman
Capote et Sara Paretsky - qui m'a édité aux Etats-Unis, en 1996.
Chez les Français, je suis en train de découvrir Didier Daeninckx,
Jean-Claude Izzo, Patrick Raynal. J'aime aussi mes amis Jean-Jacques
Reboux et Virginie Brac.
- Vous avez annoncé, dans la
presse française, votre intention de ne plus publier de romans.
Pourquoi ?
- Je n'ai pas arrêté d'écrire,
j'ai seulement décidé de ne plus publier avant d'avoir la
possibilité de me montrer et de faire moi-même la promotion de mes
ouvrages. Contrairement à ce que pensent certains, les rumeurs, qui
ont couru à mon sujet, ont gravement nui à la distribution et à
la reconnaissance de mes romans.
Propos recueillis par Catherine Simon
Le Monde daté du vendredi 6 octobre 2000
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