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M.
Mohamed Benguerna : / «Le retour des élites relève de l’idéalisme»
Sociologue
de formation, Mohamed Benguerna insiste sur les causes de l’exode des
cerveaux
Le
système algérien de formation supérieure semble travailler au profit
des pays développés qui captent l'essentiel de nos chercheurs formés à
l'étranger à grands frais. A quoi est due, selon vous, cette situation
pour le moins anormale ?
Il
faut d'abord que vous sachiez que ce phénomène de drainage des
chercheurs n'est pas propre à l'Algérie. Les pays d'Amérique latine,
d'Asie et d'Afrique sont confrontés au même problème et parfois de manière
plus cruciale. Il faut également savoir que ce phénomène n'est pas,
contrairement à ce que beaucoup pensent, exclusif au secteur de
l'enseignement supérieur. Le secteur économique (les hydrocarbures par
exemple) l'a vécu et continue à le vivre.
Pour
ma part, je pense que le captage de nos élites scientifiques par certains
pays est avant tout le résultat d'une absence de stratégie de gestion
des ressources humaines dont la formation à l'étranger ne constitue
qu'un des maillons. L'identification des besoins et leur planification en
sont les instruments de réalisation. Cette stratégie devrait découler
d'une vision managériale globale qui, malheureusement, n'est pas à l'œuvre
étant entendu que nos différents secteurs d'activité s'ignorent
mutuellement, chacun cultivant son jardin à sa manière.
Depuis
quelques années, l'émigration de scientifiques ne concerne pas seulement
les boursiers de l'Etat algérien, mais également les chercheurs qui se
sont formés à l'étranger à leurs frais et ceux intégralement formés
par les universités algériennes.
En
effet, en dépit de la diminution drastique de l'offre de bourses à l'étranger,
on enregistre un accroissement du nombre des départs. Cette situation ne
fait que consolider le constat de l'absence d'une vision managériale de
la formation supérieure. Elle relance par ailleurs le débat sur la
qualité de la formation dans nos universités, en se disant que si nos
universités formaient aussi mal qu'on le dit, les laboratoires et centres
de recherche des pays développés ne seraient pas autant intéressés par
les élites formées en Algérie.
Pouvez-vous
nous indiquer, ne serait-ce que sommairement, les causes profondes de la
fuite des cerveaux mise en évidence par l'enquête que vous avez réalisée
dans les milieux de la communauté de scientifiques algériens installés
à l'étranger ?
Les
causes sont au nombre de trois. La première a trait au manque, sinon à
l'absence totale d'identification et de définition des besoins de l'Algérie
en formation supérieure. D'où l'émergence de pratiques administratives
éloignées de la demande scientifique et professionnelle du pays. La
seconde cause, c'est assurément la faiblesse du suivi et de l'évolution
des boursiers, les seules relations qui subsistent étant de types
administratif et financier (régularisation de la situation administrative
et perception de la bourse). La troisième, et sans doute la plus déterminante,
c'est l'absence d'une politique d'accueil qui ne concernerait pas
seulement les aspects matériels (salaires, logement) mais aussi les
conditions d'insertion professionnelle. Autant de causes qui posent avec
acuité le problème du management des ressources humaines.
Y
a-t-il, selon vous, un espoir de retour pour tous ces scientifiques
expatriés ?
A
mon avis, la question du retour des scientifiques algériens demande à être
approchée non pas sentimentalement mais avec un certain réalisme
politique et une intelligence de la situation qui évacue les
comportements affectifs. Nous avons à ce titre pu observer que nos élites
à l'étranger manifestaient de grandes disponibilités à s'impliquer
dans des actions concrètes en Algérie. Les problèmes vécus par le pays
ces dernières années ont renforcé cette disponibilité, tel qu'on a pu
le constater. Mais parler de retour définitif de ces élites dans leur
pays relève d'un certain idéalisme qui ne fait qu'éloigner les
possibilités de participation, notamment quand on cherche à les
culpabiliser pour leur absence.La situation recommande de réfléchir aux
possibilités d'intervention sur des problèmes concrets ayant besoin de
leur expertise, en évitant toute forme d'activisme politique susceptible
d'ouvrir des brèches aux opportunistes de tous bords. Nul besoin de vous
dire qu'à l'heure de l'Internet, le besoin de la présence physique de
nos élites en Algérie n'est pas une condition indispensable. Nos
chercheurs expatriés demandent seulement que l'Algérie leur formule
clairement ses besoins.
Par
Nordine Grim |