Accueil
B a z ' A r t
A  l a  U n e
S o r t i r
Cyber trottoir
L i e n s
A n n u a  i r e
A r c h i v e s
F o r u m






Découvrez la
nouvelle rubrique :
B A Z '  A R T


L'actu. de PlaNet DZ

 

                                            

             

 



FUITE DES CERVEAUX / L’Algérie perd son élite
Par Nordine Grim

Source El Watan du 18 mars.

Amorcée à la fin des années 70, l'émigration des scientifiques algériens a pris une ampleur telle que l'Algérie est aujourd'hui considérée comme un réservoir d'élites à la disposition des pays développés ou seulement émergents, capables de mettre à leur disposition les conditions de travail requises.

Mais qu'est-ce qui a bien pu pousser ces scientifiques, formés à grands frais par les universités algériennes et dont l'économie nationale en pleine mutation est censée avoir grand besoin, à quitter leur pays ?
Les réponses on ne peut plus claires ont été apportées par les chercheurs du CREAD que le défunt Djilali Liabès avait chargé, en tant que ministre de l'Enseignement supérieur, de faire la lumière sur le douloureux problème de la fuite des cerveaux. L'étude d'une qualité remarquable fut malheureusement enterrée en même temps que son initiateur qui succomba, comme on le sait, sous les balles du terrorisme intégriste. Les conclusions auxquelles l'étude a abouti sont encore brûlantes d'actualité, quand bien même les années de violence en auraient accentué l'ampleur.

Les sociologues Mohamed Benguerna et Hocine Khalfaoui, qui ont réalisé l'enquête sous la direction du professeur Ali El Kenz, dans les principaux pays d'accueil (France, Grande-Bretagne, Canada et USA), ont pu se rendre compte que le phénomène de la fuite des cerveaux, qui jusqu'à la fin des années 70 ne concernait que quelques cas, est devenu pratiquement la règle, le constat étant désormais établi que parmi les scientifiques envoyés à l'étranger ne reviennent au pays que ceux qui n'ont pu s'intégrer professionnellement et socialement aux conditions du pays d'accueil et quelques-uns parmi ceux qui étaient déjà bien installés en Algérie avec travail, logement et famille.

Encore que ces toutes dernières années, même cette dernière catégorie aspire à s'installer à l'étranger pour assurer la sécurité et l'avenir de ses enfants. Le phénomène aurait également tendance à toucher les scientifiques intégralement formés en Algérie qui n'éprouvent pas de difficultés particulières à se placer sur le marché international. Le cas des informaticiens est sans doute le plus patent. Le nombre de hauts diplômés ayant émigré est tel qu'on peut actuellement parler d'une «communauté de scientifiques algériens installée à l'étranger» à l'instar de certains pays d'Europe de l'Est, de l'Inde et du Liban, avec comme principaux pays de prédilection, la France, la Grande-Bretagne, le Canada et les Etats-Unis d'Amérique. L'étude du CREAD a également mis en évidence que cette communauté ne se réduit pas seulement aux boursiers, elle comprend également beaucoup d'éléments ayant fait leurs études à l'étranger avec leurs propres moyens et, plus récemment, des hauts diplômés intégralement formés par les universités algériennes. L'une des principales conclusions formulées par l'étude du CREAD est que la fuite des cerveaux dont pâtit l'Algérie réside moins dans les conditions matérielles que dans les conditions humaines de travail et au sort réservé à la recherche et aux chercheurs. Les conditions matérielles, même si elles sont décrites comme désastreuses et d'un autre âge, sont considérées beaucoup plus comme étant la conséquence de la gestion, de comportements et de nuisances (laisser-aller, bureaucratie, favoritisme et corruption) qui affectent la société algérienne dans son ensemble. En effet, bon nombre de nos scientifiques, aujourd'hui installés à l'étranger, ont fait l'effort de revenir en Algérie à l'issue de leurs études pour s'y établir. Ils sont pour la plupart repartis après s'être confrontés à une réalité qu'ils estiment dure et injuste. Au-delà des problèmes bien réels d'absence de logement, du lieu d'affectation souvent contesté, du poste budgétaire et du salaire qui tardent à venir, ce qui les révolte le plus, c'est la non-reconnaissance de leur statut socioprofessionnel. Dès les premiers jours, ils constatent à travers la qualité de l'accueil qui leur est réservé que leur valeur n'est pas appréciée à sa juste mesure et qu'en Algérie ils n'ont aucune chance de jouir des privilèges matériels et moraux universellement accordés aux hommes de science. Leur dignité prendra un sérieux coup lorsqu'il faudra établir «l'équivalence» de leurs diplômes par des personnes qui n'ont à l'évidence pas la compétence requise pour juger de la valeur de thèses réalisées sous la conduite d'éminents scientifiques étrangers. Leur compétence scientifique est implicitement remise en cause et leur diplôme suspecté de complaisance, non pas par des autorités scientifiques avérées mais par des personnes qui ne font pas partie de la corporation des chercheurs et qui, dans bien des cas, n'occupent même pas un poste d'enseignant.

L’autre raison, non moins importante, qui pousse nos chercheurs à s'installer à l'étranger, c'est ce sentiment communément partagé selon lequel l'Algérie s'est installée dans un processus irréversible de désertification culturelle et de sous-développement chronique. La dégradation du cadre de vie, l'oisiveté causée par l'absence de moyens et de programmes de recherche, la corruption, la bureaucratie et les passe-droits qui affectent le milieu universitaire sont autant de facteurs qui les incitent chaque jour au départ sans espoir de retour. Il faudra certainement ajouter à tous ces facteurs qui incitent nos scientifiques à émigrer, la faiblesse du niveau technologique et les difficultés d'accès à l'information.

En effet, au plan technologique, l'écart ne cesse de se creuser entre l'Algérie et les pays qui ont assuré la formation de nos chercheurs. Il s'est accentué encore davantage durant cette dernière décennie durant laquelle l'Algérie a vécu un véritable isolement du fait de ses problèmes financiers, mais aussi et surtout sécuritaires. Dans les pays développés, les moyens technologiques et les outils de travail modernes sont en permanence à la disposition des chercheurs qui peuvent se connecter à tout moment avec les plus prestigieuses universités du monde, tant l'usage des multimédias a été vulgarisé. L'environnement technologique y est également très favorable à la recherche dans la mesure où toute découverte est immédiatement captée par les entreprises économiques et mise en œuvre industriellement. En Algérie, les laboratoires, généralement réalisés dans les années 80, sont pour la plupart déclassés tandis que l'Internet n'en est qu'à ses premiers balbutiements. S'agissant de la recherche-développement, elle est pratiquement inexistante.

Pour ce qui est de l'accès à l'information, tous les chercheurs qui se sont aventurés à revenir en Algérie se sont heurtés au phénomène de la rétention. Dans un pays où le culte du secret est poussé à l'extrême, faire de la recherche scientifique (notamment en matière de sciences humaines) est difficile, car les informations sont souvent placées sous le sceau du secret ou, pire encore, objets de tabou. Les informations sur l'Algérie sont plus largement disponibles à l'étranger que dans notre pays et, comble du paradoxe, lorsqu'un chercheur doit travailler sur un pan de notre histoire, il est bien souvent obligé de s'expatrier pour pouvoir le faire. Il y a enfin lieu de signaler qu'en dépit de l'accès à Internet et de l'acquisition de nouveaux ouvrages au cours de ces trois dernières années, la documentation disponible est bien souvent déclassée du fait du retard qu'accuse la langue française dans les sciences dominées par les Anglo-Saxons. Il est toutefois utile de signaler que les entretiens réalisés par les sociologues Benguerna et Khelfaoui auprès de la communauté scientifique algérienne installée à l'étranger ont permis de déceler un profond attachement à l'Algérie, même si ceux, de plus en plus nombreux ,qui ont la double nationalité parlent également de leur engagement à l'égard de leur pays d'adoption. Ils ont tous affirmé que «l’Algérie est dans leur cœur» et se sont, pour la plupart, montrés conscients que leur présence à l'étranger n'est tolérée qu'en raison de leur surexploitation et du caractère irremplaçable de leurs qualifications. Mais ils s'estiment toutefois satisfaits de leur réussite professionnelle à l'étranger car, disent-ils : «C’est mieux que de ne rien faire en Algérie et que leur expérience à l'étranger mérite d'être vécue, car au bout du compte il y a toujours la satisfaction du résultat alors qu'en Algérie, même si on parvient à une découverte, elle ne sera jamais fructifiée puisque le reste ne suit pas» C'est pourquoi, en dépit de leur conscience, clairement affirmée, d'être redevables envers leur pays, leur préférence est de rester à l'étranger.

L’étranger chasseur de têtes

Le phénomène de l'émigration de scientifiques algériens à l'étranger, et plus particulièrement dans les pays occidentaux, ne remonte pas très loin dans l'histoire de l'Algérie indépendante.

Les premiers contingents significatifs s'y sont installés à partir des années 70.
Ce type d'émigration était pour l'essentiel lié à la politique nationale de formation à l'étranger.
Aujourd'hui, l'expatriation des élites algériennes ne touche pas que les boursiers de l'Etat, mais tend de plus en plus à s'élargir à d'autres catégories, à savoir les étudiants qui ont fait des études à l'étranger à leurs propres frais et ceux intégralement formés en Algérie.
Ils ont au fur et à mesure constitué une communauté de scientifiques présente non seulement dans les pays occidentaux mais dans tous les pays qui ont su mettre à leur disposition les moyens de travail requis. De par son niveau scientifique, les secteurs stratégiques qu'elle a investis et la puissance des nations où elle s'est établie (USA, Canada, principaux pays d'Europe, etc.), cette communauté constitue un atout majeur que l'Algérie pourrait mettre à contribution, à la fois pour consolider sa position dans le concert des nations, et pour développer l'enseignement et la recherche scientifique.
La non-prise en charge des étudiants envoyés se former à l'étranger va apparaître clairement lorsqu'ils chercheront une affectation au niveau des universités du pays d'accueil. Ils sont bien souvent contraints de s'inscrire individuellement en utilisant leurs propres relations.
Ce qui se traduit par des regroupements réguliers d'Algériens au niveau des mêmes universités, ce qui relève plus de l'habitude que de la renommée de celles-ci. Il apparaît clairement, à travers ces regroupements communautaires, que nos étudiants à l'étranger sont beaucoup plus à la recherche d'une certaine solidarité que d'un enseignement de qualité. De tels comportements vont conduire les boursiers à effectuer leurs études dans des universités dont la réputation scientifique n'est pas très élevée, ce que confirme l'enquête qui démontre qu'aussi bien en Angleterre qu'au Canada, l'écrasante majorité des étudiants algériens qui ont soutenu leurs mémoires ont choisi les universités les moins cotées. Le nombre d'étudiants algériens formés dans des universités occidentales prestigieuses est infime.

La course aux diplômes

N'étant pas orientée vers la satisfaction de besoins rationnellement définis, la formation à l'étranger est soumise à une seule loi : celle de la course au diplôme, qui sera suivie juste après par une course aux équivalences pour ceux qui auront souhaité revenir dans leur pays. Ces derniers se rendront vite compte que les exigences de la carrière administrative ont pris le pas sur celles de la carrière scientifique. La formation à l'étranger devient alors un simple moyen d'acquérir le diplôme susceptible d'améliorer leur situation socioprofessionnelle. La plupart ne s'accommoderont pas de ce primat de l'administratif sur le scientifique et repartiront très vite dans le pays de formation. Leur formation aux frais des contribuables algériens bénéficiera de ce fait aux pays d'accueil.

Les boursiers livrés à eux-mêmes

L'absence d'informations sur les universités susceptibles de les accueillir, mais aussi, plus grave encore, la non-définition des besoins en formation par la tutelle, vont conduire les boursiers algériens à se présenter dans les facultés étrangères sans thème de recherche précis mais seulement avec des intitulés de spécialité ou de discipline.

Les responsables de laboratoire et les directeurs de recherche étrangers ont d'ailleurs souvent eu à se plaindre des boursiers algériens qui débarquent non seulement avec des thèmes imprécis et de surcroît sans retombées bénéfiques pour le pays d'origine. Et c'est précisément à cette phase que va se décider le devenir des boursiers. En effet, l'abandon scientifique créé suscite le désarroi, notamment face à la contrainte de l'inscription qui conduit souvent nos boursiers à adopter des stratégies individuelles de reconversion avec le directeur de recherche. Cette reconversion s'effectue généralement en rapport avec les préoccupations scientifiques du pays d'accueil, mais aussi et surtout avec la perspective de répondre aux besoins professionnels locaux.

La grande majorité des boursiers interrogés a d'ailleurs insisté sur le fait que les directeurs de recherche influencent pour beaucoup les thèmes de recherche qui, généralement, ne concernent pas directement l'Algérie. Mais l'étude signale que même ce choix des thèmes au bénéfice des laboratoires étrangers ne se fait pas facilement, la négociation tournant souvent au désavantage du boursier.

C'est précisément à ce niveau qu'émergent les tentatives de changement de laboratoire, d'université, de ville et parfois même de pays. Et c'est là une aubaine pour les directeurs de recherche de faire travailler des étudiants sur leurs préoccupations scientifiques durant une période déterminée. Une telle réalité n'a malheureusement pu se produire qu'en raison de l'absence de préoccupations scientifiques en amont par les autorités algériennes concernées, mais aussi du fait de l'absence de suivi scientifique et pédagogique des boursiers par les universités qui les ont envoyés se former à l'étranger.
Même le contrôle et le suivi pédagogique font défaut. Les universités algériennes ne savent rien de leurs étudiants. Finalement, l'université et l'étudiant lui-même finissent par perdre de vue la finalité de la formation, à savoir le résultat scientifique et pédagogique.
Bien conscient de cette situation, l'étudiant sait qu'en optant pour le non-retour, il ne dérangera en réalité personne. L'institution qui lui a offert la possibilité de se former l'a déjà oublié et dans bien des cas, ignore même s'il a suivi les études pour lesquelles on l'a envoyé ou pas.
Cette double incompétence de la tutelle à évaluer scientifiquement les étudiants et à apprécier les observations de leurs directeurs de recherche va approfondir encore davantage le sentiment d'abandon scientifique. Comme aucune approche n'est faite par l'administration universitaire algérienne en vue de leur insertion une fois leurs études achevées, il s'ajoute au sentiment d'abandon scientifique celui de l'abandon professionnel. Cela encouragera évidemment le désir de s'installer définitivement à l'étranger.

Pas d’assurance de trouver un poste

Une fois les études terminées, les étudiants regagneront leur pays sans savoir où exercer, quoi enseigner, et sans aucune préparation pédagogique pour l'animation des cours dont ils seront chargés.

La plupart d'entre eux déambuleront d'un bureau à un autre à la recherche d'une hypothétique affectation, avec le terrible sentiment d'avoir été humiliés au plus profond de leur être. Le paradoxe est que l'on trouve fréquemment dans la presse nationale des annonces d'offres d'emploi émanant de certains universités et instituts d'études supérieurs, comme si elles n'étaient pas conscientes que les étudiants qu'elles ont envoyés se former à l'étranger ont fini leurs études et, pour certains, fait l'effort de revenir dans leur pays.
Outre l'absence de conditions matérielles (logement, salaire conséquent, transport, etc.), il n'existe aucune structure susceptible de faciliter leur atterrissage professionnel en Algérie. Retourner à l'étranger pour s'y installer définitivement devient au bout de quelques mois un désir obsédant qu'ils n'éprouveront d'ailleurs pas beaucoup de peine à réaliser.
Face au double abandon scientifique et professionnel dont ils sont victimes, les étudiants à l'étranger sont tentés soit de prolonger la durée de leurs études (37% des étudiants interrogés ont demandé une prolongation), soit de ne pas revenir (sur 700 boursiers qui devaient rentrer en 1991, 50 seulement l’ont fait). La situation sécuritaire, la régression sociale et culturelle, la clochardisation de nos universités et l'arabisation de nombreuses filières d'enseignement ont réduit les retours à la portion congrue.

Par Nordine Grim