HISTORIA, Max Aub, une
voix de l’Algérie colonisée
Par Saliha Zerrouki-Kherbouche
Enseignante de littérature
espagnole.
Université d’Alger et publié sur
El Watan du 22 février.
Saliha Zerrouki-Kherbouche consacre une
captivante recherche à un écrivain espagnol méconnu Max Aub qui fut déporté
avec d’autres compatriotes dans les camps d’internement de Djelfa au début
des années quarante.
Il est vrai que l’histoire de l’Algérie
n’est pas prête à dévoiler tous ses secrets. Au fil du temps et des
ans, nous ne cesserons d’en découvrir des vérités et des faits. Parmi
ceux-là, un véritable holocauste existait à Djelfa où des réfugiés
espagnols de la guerre civile ont vécu ou plutôt survécu.
C’est ainsi qu’en 1941, Max Aub est transféré du camp de
concentration de Vernet d’Arièges à celui de Djelfa où il bascule
dans l’horreur d’un camp dantesque. Cet auteur espagnol d’adoption
(né de père allemand et de mère française) fait ses études et ses
premiers pas littéraires dans la langue de Cervantès et dans le giron de
la ville qui, au XIe siècle, hébergea le Cid Campeador, Valence. C’est
par la poésie de Max Aub que seront dénoncés les exactions les plus
intolérables, les exécutions sommaires, les sévices et les privations
dignes des camps nazis qui avaient pour théâtre le camp de Djelfa
administré par les autorités françaises. Cette attitude sera longuement
détaillée dans les vers de Diario de Djelfa (Le Journal de Djelfa), où
les poèmes contestataires les plus poignants côtoient le vibrant lyrisme
nostalgique du poète prisonnier.
Le 25 décembre 1941 est une date clé dans la vie de cet auteur, qui découvre
l’autre vérité sur les agissements des autorités françaises en Algérie,
dans le «Centre de séjour surveillé» de Djelfa et dévoile les véritables
desseins du 8e régiment de travailleurs étrangers d’Afrique du Nord.
Le spectacle qu’il découvre à Djelfa, en ce jour de Noël de 1941, lui
est insupportable, les hommes, transfigurés par la faim, le froid et la
peur, repoussants de saleté, déguenillés, vivant dans des conditions
d’insalubrité inhumaines, errent dans un camp digne d’un lendemain
d’apocalypse.
Max Aub n’aura de cesse de clamer dans ses écrits les méfaits du
commandant Caboche et les crimes du sergent Gravela perpétrés contre les
réfugiés espagnols. Les malheureux rescapés de la 556ème brigade mixte
dont l’unique crime est d’avoir perdu une guerre vivront les moments
les plus atroces de leur vie. Max Aub dénoncera plusieurs morts suspectes
dans le camp. Il n’épargnera ni ses invectives les plus spectaculaires
ni mêmes ses insultes les plus violentes. S’il est impuissant à
s’opposer à ses bourreaux, sa plume se charge d’extirper le
trop-plein d’injustice, afin de lui donner la force de résister
jusqu’au lendemain.
Les poèmes qu’il écrivait dans le plus grand secret, à l’abri des
regards de ses cerbères imbéciles et cruels, étaient le seul réconfort
qu’il apportait à ses compagnons d’infortune, quand le soir, à la
lumière d’une chandelle, il leur lisait ses écrits.
En 1942, Max Aub réussit à sortir d’Algérie vers le Mexique. Dans son
exil mexicain, il parachèvera son œuvre qu’il publiera pour porter à
la connaissance de l’opinion mondiale les méfaits des Français, ce qui
lui fera dire, en 1943, dans son livre Campo cerrado (camp fermé). «Personne
ne croyait la France aussi pourrie :Les prisons, les camps, les hauts
plateaux de l’Atlas saharien…»
Les Français qui avaient vibré avec
l’Espagne républicaine tournent le dos aux réfugiés et les seuls à
s’apitoyer sur leur sort, ce sont les autochtones de Djelfa qui
manifestent leur solidarité comme ils le peuvent :
«A la porte de l’église vingt
Arabes se sont réunis ils ont appris
la mort d’un autre réfugié.
Les Arabes regardent le cercueil…Malgré
les misères et les humiliations ils
te tendent la main.»
Dans un autre poème, Max Aub dévoile
avec véhémence le soutien de ces démunis algériens de Djelfa envers
ces misérables espagnols, locataires de ce camp de réfugiés :
«A la hauteur du mendiant, Manuel
Vasquez Gonzalez qui cherchait des mégots,
tête baissée…Reçoit de l’Arabe,
d’un geste rapide, un pain : «
Nous savoir, nous savoir. Famine grande.»
C’est toute la teneur d’un
sentiment de secours dans la misère que Max Aub met en exergue.
Max Aub n’oublie pas aussi l’Algérie quand, en pleine guerre de Libération
nationale, des nouvelles sur les agissements des troupes françaises lui
arrivent. C’est alors qu’il écrit une nouvelle, El cementerio de
Djelfa (le cimetière de Djelfa) où un de ses anciens compagnons du camp
était resté à Djelfa et se retrouvait, encore une fois, prisonnier des
Français aux côtés des Algériens. Il lui décrivait la vie en prison
et lui apprenait que le même sergent Gravela, qui avait exécuté tant
d’Espagnols, se retrouvait maintenant dans la tristement célèbre
organisation terroriste OAS et exécutait les fellagas.
Par Saliha Zerrouki-Kherbouche
Enseignante de littérature
espagnole.
Université d’Alger
|