Entretien avec Daho Djerbal sur l'écriture de l'histoire
« Le
monopole de l'Etat s'est fissuré »
Professeur d'histoire à l'université
de Bouzaréah, chercheur et directeur de la revue Naqd, Daho Djerbal revient
sur la problématique de l'écriture de l'histoire, sujet de la première
conférence du Salon national du livre. Conférence qu'il avait animée aux
côtés de Nacer Djabi, Mohamed Korso et M. Badjadja.
> Le Matin : Cette dernière décennie
a vu l'émergence de la littérature du témoignage et des mémoires dans l'écriture
de l'histoire. Comment expliquez-vous cette dominante ?
Daho Djerbal : Il faut quand même rappeler qu'il y a eu bien avant
les années 90 des travaux importants qui ont été publiés comme l'ouvrage
de Mahfoud Kaddache, Histoire du mouvement national algérien et le livre de
Mohamed Harbi, FLN, mirage et réalité. Le premier a été publié par une
édition nationale (Enal). Le second a été édité à l'étranger, mais
n'a pas été diffusé en Algérie pendant près de vingt ans. Il a été
mis sous séquestre, censuré, interdit en Algérie. Mais c'est quand même
paradoxalement l'un des livres les plus lus sur l'histoire récente de l'Algérie.
A peu près à la même période, dans les années 80, il y a eu des témoignages
ou des récits de vie qui sont parus. Certains comme Yacef Saâdi, le
Commandant Azzedine ou Mohamed Lebdjaoui se sont essayés à ce genre. Mais
pour répondre à votre question, effectivement, depuis une dizaine d'années,
il existe, même si leur nombre n'est pas si important, des écrits qui défraient
la chronique, suscitent des débats et entraînent des procès. Cela fait
que dans l'esprit des gens, il y a un enthousiasme pour le genre mémoires
ou témoignage des acteurs de la révolution ou du mouvement national.
> Au-delà de la médiatisation,
l'engouement du lectorat algérien n'a-t-il pas de raisons plus profondes ?
Cet engouement, il faut quand même le ramener à la
crise que nous traversons. J'ai comme l'impression que depuis les années
80, la société s'interroge sur ses origines mais aussi sur les origines de
la catastrophe. Et de là viennent des discours qui ont été des discours
dominants et qui sont remis en question. Ils sont critiqués, disons rejetés
pour beaucoup. Il y a une recherche réelle -p; par l'opinion publique, par
le lectorat - de ce qui pourrait être les sources de notre authenticité.
Pendant plus de deux décennies, il y a eu un discours sur les origines
arabe et musulmane comme étant les deux fondements de l'Algérie actuelle.
Un discours « authentifié » par le discours historique officiel et en
particulier par le manuel scolaire et les médias lourds. Beaucoup d'écrits,
souvent sous contrôle étatique ou sous contrôle du parti unique (FLN) à
l'époque, sont parus pour consolider dans l'opinion publique l'idée qu'il
n'y avait qu'une source dans notre histoire. Et le jargon de l'authenticité
revenait d'une manière systématique sur le point de départ qui serait la
conquête musulmane et sur le fondement linguistique -p; mais aussi culturel
et civilisationnel - qui serait l'arabe. Ensuite, un courant contradictoire
est apparu dans les années 80, ou du moins il s'est consolidé et étendu.
Un courant qui remettait en question cette relation des faits, cette
histoire officielle et allait à la recherche d'une source d'authenticité
qui n'était plus arabe et musulmane, mais qui était berbère. Là aussi on
a par moments péché par le jargon de l'authenticité, c'est à dire un
discours qui renvoie à l'histoire mais d'une manière a-historique (« de
tous temps, l'Algérie a été », « il est indiscutable que »). A mon
humble avis, quand on fait une analyse structurale du discours, l'on se rend
compte que la structure est la même. Il y a des invariantes, des constantes
et des variables indépendantes. Mais les invariantes et les constantes ont
la même place qu'elles soient arabo-islamiques ou berbères. Au fond,
chacun des deux discours va chercher à s'exprimer et à fonder une origine
sur cette base-là. Puis est venu le discours islamiste. Il est parti par le
dépassement des deux premiers, en cherchant d'autres origines beaucoup plus
sacrées, beaucoup plus indiscutables. De la même façon, il a aussi péché
par excès. Mais depuis, beaucoup de gens qu'ils soient du premier, du deuxième
ou du troisième courant cherchent quand même à retrouver des éléments sérieux
de documentation, d'archives, de références pour pouvoir faire un travail
sur cette question.
> Les discours dont vous parlez ne sont
pas dénués d'arrière-pensées politiques
Tout à fait. Parallèlement à cette question
d'identité se posait, et se pose toujours, la question de la légitimité
du pouvoir politique. Un Pouvoir qui a cherché pendant longtemps à
verrouiller le terrain de l'histoire afin d'être le seul à y puiser pour
se légitimer. Mais là, le renforcement de la société, l'émergence de
nouvelles forces, de nouvelles capacités d'écriture ont fait que le
monopole de l'Etat a été brisé progressivement. Il s'est fissuré et,
dans ces fissures, se sont engouffrés des gens qui ont commencé à écrire
sur l'histoire de l'Algérie contemporaine pour mettre en évidence d'autres
apports qui ont été effacés, censurés ou refoulés par le discours
officiel. Donc chaque fois que quelqu'un apportait un témoignage, une
contribution, cela défrayait la chronique parce qu'on finissait par voir un
aspect, découvrir un pan qui a été caché. C'est aussi la raison pour
laquelle ce genre d'écriture a pris le dessus sur le genre de travail
historique de longue durée.
> Il y a quand même une sorte de
substitution de l'historien par l'acteur. L'universitaire, le chercheur se
retrouvent en dehors de ce processus d'écriture
On ne peut pas dire que l'historien est resté en
dehors. L'historien travaille, mais le mode de travail et le rythme de son
travail ne sont pas les mêmes que ceux de l'actualité. L'historien ne peut
pas répondre à tout moment à des injonctions qui sont celles de
l'actualité. La tâche de l'historien est un travail qui repose sur la
recherche de documents, de leur vérification, leur authentification, sur le
recoupement des témoignages, sur l'enregistrement de témoignages et sur le
traitement de tout ce travail, tous ces éléments, tous ces documents pour
pouvoir jeter un regard critique, méthodique sur les faits. Compte non tenu
dans la mesure du possible de l'idéologie dominante. Donc, quand le travail
de l'historien sort, c'est un travail rébarbatif, assez peu agréable à la
lecture. C'est un travail de référence où la moitié de chaque page est
faite de notes et de renvois à des documents d'origine Donc, on ne peut pas
dire que les historiens n'ont pas fait leur travail ou qu'ils n'ont pas répondu
aux sollicitations. Ils le font, et quand un vrai travail d'histoire sort,
il devient incontournable. Regardez le travail de Kaddache, de Charles
Robert Ageron ou de Annie Ray Goldzieger sur l'Algérie des années 40. Ou
celui de Harbi sur la guerre de Libération. Il sert comme référence,
comme renvoi à tous ceux qui veulent établir des faits. En conclusion, on
peut dire aujourd'hui que, dans l'ensemble, le travail d'histoire, la
publication de livres de référence est moindre en volume, mais en qualité
de très loin plus importante.
> Alors, en quoi le témoignage peut être
d'un apport à l'historien ?
Le témoignage et les mémoires apportent de la
substance, qui est celle de l'existentiel. C'est-à-dire comment l'acteur a
vécu l'événement. Il peut apporter des détails qui ne sont pas dans les
travaux de recherche. Ils enrichissent les travaux de référence. Mais cela
a une limite. Car, souvent, et pour des raisons toujours actuelles, certains
témoins ne veulent pas déranger des personnes, des pouvoirs en place, des
idées reçues ou des tabous en parlant de choses qui ont été faites,
dites ou pensées à l'époque. Alors, du coup, il y a un vide, un silence.
C'est la raison pour laquelle je dis que ce qui est intéressant dans les mémoires
ou les témoignages, ce n'est pas tellement ce qui a été dit parce que
c'est déjà établi, mais ce qui n'est pas dit. C'est là que commence le
travail de l'historien ; c'est rechercher à remplir les vides qui ont été
faits.
Entretien réalisé par
Yasmina B.
Source : Le Matin
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