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TINARIWEN, le blues de l’homme bleu
La
musique et la poésie ne traversent que rarement les sentiers de la guerre.
Faire le soldat ou versifier, voilà deux activités qu’il est à priori
difficile de mener de front. Si les poèmes de Case
d’Armon ont conservé un accent unique dans
l’histoire de la littérature c’est qu’ Apollinaire les a
composés pendant sa convalescence après avoir été blessé dans les
tranchées de Champagne en 1916.
Leur lecture prouve combien le poète en lui, bien que soumis au feu des
batteries ennemies, n’a jamais reculé devant l’artilleur, poste qu’il
assumait par devoir. Ainsi surgissent les chansons de Tinariwen, en
embuscades derrière une dune de sable dont la crête délimite la sphère propre à l’artiste, de celle réservée à
l’homme d’arme.
L’image la plus saisissante devant contribuer à forger la légende de ce
groupe vraiment à part reste celle de Keddu Ag Hossad, partant à
l’assaut du poste militaire malien de Menaka près de la frontière nigérienne,
une kalachnikov à la main, une guitare électrique dans le dos. Cette
offensive du 30 Juin 1990 sera l’ amorce de la seconde rébellion touareg
qui durera 3 ans et fera des milliers de victime. Pendant le conflit,
Tinariwen va assumer une fonction « double lame », maquisards
engagés dans la lutte de libération de la région de l’Adrar des Ifoghas,
au nord du Mali, poètes musiciens se construisant style et répertoire dans
les veillées d’après combat. Pareille ambiguïté encombre nos esprits
rationnels peu habitués à voir des individus embrasser des vocations
rivales.
Pour un touareg cette nature, loin d’être duelle, confirme au contraire
l’ appartenance à un peuple et le lie à une histoire. Car la poésie fut
longtemps pour les gens du désert une autre façon de faire la guerre.
Comme la danse, où interviennent fréquemment les sabres, en est le
prolongement chorégraphié. Quand les fusils refroidissent, les rimes
ne tardent jamais à siffler en relais.
Avant
tout, un touareg se doit d’apprivoiser un environnement hostile, le
Sahara, et une langue, le tamasheq. Rétablis dans leur contexte géographique
et linguistique, les hommes du désert cessent alors d’être des touaregs
- mot impropre que leur attribuèrent les arabes et qui signifie
« abandonnés de Dieu »-
pour devenir des imajeghen (
« hommes libres ») ou kel
tamasheq (« qui parlent le tamasheq »), termes plus légitimes
par lesquels se définissent leur essence et leur identité. Si la maîtrise
de l’ espace a toujours découlé du contrôle des ressources d’eau, le
verbe s’est quant à lui constamment abreuvé de métaphores et d’élégies.
Comme si vivre dans cette immensité désolée exigeait que l’on étanche
deux soifs plutôt qu’une, celle du corps, celle de l’âme. Préserver
ou conquérir des territoires
va générer de nombreux conflits, entre
tribus adverses, contre l’envahisseur français ou les états africains nés
de la décolonisation. Peuplant tout un panthéon de héros dont les plus
fameux Kaosen, Firhoun et Chokbo- vainqueur en 1894 de la colonne du
commandant Bonnier à l’oasis de Takumbawt- font resplendir la bravoure de
l’homme bleu jusqu’à nous. Quant à la passion de la langue, elle
produira tant de vers, et d’une telle richesse poétique, que Charles de
Foucault, reclus dans la garnison de Tamanrasset, abandonna toute ambition
évangélique pour se consacrer à leur traduction en français.
Tinariwen
est le produit de ce monde, né de la prouesse d’une langue chantée et du
verdict des armes ; aussi sûrement qu’ il est le reflet de son
effondrement. Deux guerres contre l’état malien (1963-1990) et une série
de catastrophes écologiques ont eu raison d’un mode de vie ancestral
reposant sur le nomadisme pastoral. Avec la civilisation du méhari
menacée de disparition et une paix, signée en 1992, au goût amer,
les chansons de Tinariwen portent le deuil de l’épopée des tribus
sahariennes, et s’efforcent de deviner le
futur des générations qui doivent
leur survivre.
La friction entre ce glorieux passé et un avenir incertain profite ainsi à
l’embrasement de textes et de musiques dont l’esprit et la structure évoqueront
pour beaucoup le blues des origines; sans doute parce que l’origine du
blues se situe précisément dans cette région située de part et d’autre
de la boucle du fleuve Niger.
Ce blues de l’homme bleu fixe les sédiments de l’Histoire, récente et
lointaine, d’une nation oubliée. Mais aussi des éléments musicaux
traditionnels typiquement sahariens passés au filtre de la modernité par
une instrumentation électrique, notamment les guitares, beaucoup de
guitares. Pourtant pareille conjugaison n’aboutirait probablement à
aucune vérité artistique si le destin personnel de chacun des acteurs de
cette aventure n’y apportait son grain d’exil, de tragédie, de
sublimation.
Avant
Tinariwen, la notion de groupe musical n’existait même pas. Seules des
ensembles ponctuels s’organisaient à la faveur des réjouissances coutumières
dans les campements ou les oasis. La structure de base de ce qui
s’appelait à l’origine Taghreft Tinariwen (« le
groupe des déserts») fut le commando. C’est en effet dans un camp
militaire libyen ouvert par le colonel Kadhafi pour accueillir et entraîner
les réfugiés des pays voisins que se sont rencontrés les musiciens. Keddu,
Ibrahim, Enteyeden et Mohammed dit « japonais », étaient à
l’époque sous le commandement d’Iyad Ag Ghali, chef du Mouvement
Populaire de l’Azawad luttant pour l’émancipation politique de la zone
septentrionale du Mali. Ce même Iyad Ag Ghali ira jusqu’à financer le
matériel du groupe, utilisant en contre partie certaines de leurs chansons
comme outils de propagande pendant la rébellion des années 90.
L’exil avait réuni dans les confins du désert ces jeunes
gens originaires de Kidal, capitale administrative de la région de
l’Adrar. La musique soudera leurs talents. Enfant, Ibrahim avait quitté
le Mali quand son père chargé de ravitailler en munition les maquis, fut
abattu par les soldats. Les autres s’étaient enrôlés dans l’armée
autant par conviction que par désœuvrement. Cette condition d’exilés-désœuvrés
leur vaudra le nom d’
« ishoumar » ; dérivé
de chômeur le mot deviendra à force une sorte de marqueur métaphysique
pour un style de chansons où l’être ne cesse de le disputer au néant.
Car après le traité de paix, le retour au pays se révèlera si décevant
que les Tinariwen consentirent à rendre leurs armes, mais pas leur
guitares.
Depuis
ces temps inauguraux, les choses ont bien changé. Keddu est parti
s’installer de l’autre côté de la frontière algérienne. Enteyeden
est mort d’un cancer de la gorge. Ibrahim préside désormais aux destinées
de la tribu. A ses côtés on retrouve les fidèles lieutenants :
Hassan, présent dès la fin des années 70 quand la petite troupe cherchait
un point d’ancrage entre Tamanrasset et la Libye; et Abdallah qui apporte
sa touche personnelle et contrastée, plus romantique et contemplative.
Japonais continue d’y faire des allers-retours.
Mina et Wounnou en sont devenues l’indispensable objection féminine.
Quant aux plus jeunes, Eyadou, Said et Elaga, ils complètent cette fratrie
qui, née dans l’exil, a survécu dans l’instabilité. Après un discret
premier album réalisé à l’énergie solaire dans les locaux de radio
Tisdas, la station de Kidal, Amassakoul immobilise
enfin cette musique de l’errance. Ces onze chansons
mêlent le rythme envoûtant et la parole émouvante. Toutes possèdent
cette texture de l’essentiel.
Toutes sont le fruit d’une détresse, d’une espérance, que dépasse
celui qui l’exprime pour mieux en restituer
une valeur propre à l’ensemble de la communauté. Chacune témoigne
d’une part de vie singulière et commune à tous. Dans Arouane,
Abdallah jette les bases du rap tamasheq pour nous dire combien le désert
gagne peu à peu, jusqu’à l’intérieur des individus, jusqu’à
recouvrir leur existence.
Dans Oualahila Ar Tesninam ,
authentique rock’n’roll saharien, Ibrahim retrouve les accents de l’
insurgé pour appeler à la
seule révolte- celle de l’individu ensablé dans l’apathie et
l’indifférence- qui aujourd’hui vaille la peine. Et dans
Tenere Dafeo Nikchan, bouleversante psalmodie accompagnée au tindé, à
la flûte t’zamârt et à la
guitare, il nous fait ressentir, à fleur de peau, ce qu’est l’ äsouf,
solitude au sens physique et moral qui irrigue toute cette poésie des
dunes. Comme habité par la présence des camarades tombés au combat, des
amis disparus, des amours enfouis, ce moment, comme bien d’autres sur ce
disque, nous rend joyeux d’être triste. Et laisse en suspens ces
questions. L’âme des guerriers connaît elle la paix quand cesse
l’aboiement des armes ? Les rêves du combattant lui sont ils rendus
avec ses vêtements civils? Ou bien restent ils mobilisés sur les champs
imaginaires de batailles sans repli ?
"TINARIWEN
vient de perdre l'un de ses membres: la chanteuse Wounou
WALLET OUMAR, qui assurait les chœurs avec sa soeur cadette Mina Wallet
OUMAR......après une longue lutte contre la maladie, elle s’est éteinte
dimanche 21 mars 2004 à l’hôpital de Bamako…..paix à son âme"
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