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Les Porteurs d'orage (récit)
de Benamar Médiène
Aux éditions aden - 2003
ISBN : 2-84840-069-2  
Prix : 17,80 €

"Plus tard, des années plus tard, les noms des assassinés trop nombreux ont mis nos mémoires en défaillance. Les statistiques désincarnent la mort, gomment les états civils et les histoires de vie. La mort est devenue une atmosphère et le deuil une infranchissable limite.

Mon ami Bachir Rezzoug qui n’abdique devant aucune fatalité même quand elle l’atteint au plus précieux de sa tendresse et de sa vie, me dit : « Écris, écris sur ces temps de douleur et sur les autres ; écris les noms des copains et raconte leurs gestes. Nos blessures ne guériront que par la défaite des barbares et nous devons déjà l’annoncer.
Nos amis nous manquent, mettons leurs présences dans nos voix. Qu’avons-nous vécu depuis que notre pays est indépendant ? Quelles distances avons-nous franchies depuis la naissance au douar d’origine ?
Nous avons reçu des coups sur l’échine, vécu des passions et des joies en oubliant peut-être d’exorciser des démons et d’apaiser les fantômes des cadavres en attente d’inhumation.

Il est venu le temps d’accomplir la prière de l’absent en disant son nom, le pourquoi de son absence et de dévoiler les secrets de famille. »

Bachir a raison. L’Algérie est un pays pathétique, un pays de passions. Un pays de souffrances et son peuple perd patience devant les vaines attentes de la paix que des vautours tiennent de leurs griffes et écorchent.

J’écris en mettant ma voix dans celle de tous mes copains, ces fantômes subversifs qui souvent me saluent d’une scène, d’une toile, d’un poème, d’une image, d’un livre. Je n’écris pas en entomologiste, en historien maniaque de la source, en chirurgien légiste ni en biographe assermenté. J’écris des moments de vie qui sont aussi les miens. Alors je choisis de dire ce qui me paraît bon et bien à dire."
Benamar Médiène.

Benamar Médiène est professeur d'histoire de l'art à l'université d'Aix-en-Provence, a déjà publié les Jumeaux de Nedjima, ainsi que de nombreux essais sur l'art et la culture en Algérie.
Il viens de publier, toujours aux éditions aden :
"Kateb Yacine
Un poète au cœur du monde"

Quelques articles de presse :

Mémoires cathartiques
Par Hamid Arab -
Liberté du 5 février 2004
Après "Les jumeaux de Nedjma", Benamar Médiène continue d'explorer les sentiers de sa mémoire.
 Le fruit de sa quête est un récit savoureux - Les Porteurs d'orage - qui revient sur les années passées avec une constellation d'écrivains, hommes de théâtre... Disons, en liminaire, que Les Porteurs d'orage constitue avec Blanc d'Algérie de Assia Djebbar un témoignage des plus poignants et d'anthologie sur la vie et la mort d'intellectuels algériens assassinés ou décédés dans la décennie noire. Benamar Médiène s'épanche dans ce récit dans un style plein de profondeur où le Iyrisme le dispute au cocasse.
Il y mêle, dans une rythmique maîtrisée du texte, dérision et gravité de ton. Convoquer les souvenirs n'est pas toujours un exercice aisé pour une mémoire aussi torturée que celle de l'auteur. Les Porteurs d'orage est irrigué de moments de joie mais aussi de douleurs innommables. Le livre s'ouvre sur Nedjma et celui que ses amis surnomme "le Peuple", Kateb Yacine, "le monogame successif et à succession rapide", comme l'écrit l'auteur.
Ce cri du cour mais aussi de raison, car l'auteur, en démiurge de l'écriture, y a mis tout son savoir, monte dans le ciel pour nous rappeler ces esprits subversifs que l'Algérie a enfantés dans la douleur et a perdus dans une autre douleur encore plus indicible. Chaque nom est une plaie ouverte, tant ils ont été victimes de l'incurie du système politique en place, sinon de leur solitude au milieu d'un peuple réduit à sa plus simple expression.
 Benamar Médiène nous offre, entre autres, des passages marqués "au fer du supplice sur Bachir Hadj Ali". Sur Alloula, el-gouwel, qui entend et sent mieux que quiconque la respiration d'Oran : "J'évoque mon ami Alloula pour abolir les limites de l'absence et conjurer l'absurde." Tahar Djaout, le poète transfiguré, Zinet, Azzeddine Medjoubi, foudroyé tel un arbre millénaire par une engeance d'illuminés, M'hamed Issiakhem, Kateb Yacine, font aussi partie de ces élus de l'esprit et du cour que Benamar Médiène appelle affectueusement et sans doute par une espèce de révérence, les "copains".
Pluriels, ils sont autant d'étoiles qui brûlent pour éclairer le ciel de ce pays. Il est midi passé dans le siècle, I'Algérie est indépendante. La tribu des irrévérencieux débarque à Alger. "c'est après les triomphes sur les désastres qui scarifient le dedans des corps et l'âme ; c'est quand les frères libérateurs sont devenus des frères monuments et qu'ils ont revêtu des bonnets de policier, de commissaire du parti ou d'imam (...) C'est à partir de ce moment que les choses et les pensées ont commencé à se pétrifier ou à se dissoudre, à devenir pesantes ou volatiles".
Sur les hommes politiques et militaires qui ont pris le pouvoir dès l'indépendance, Benamar Médiène est peu amène. Les quelques paragraphes qu'il leur consacrera sont sans concession, tant la plume est acérée et le dépit immense. "Le retour au pays libéré ne promet pas nécessairement les libertés. La guerre des frères a déjà commencé avant même que la mère ne se remette de ses couches", dira Kateb Yacine. Il y a dans Les Porteurs d'orage une indicible proximité de l'auteur avec son sujet.
Une intimité dont rares sont ceux qui peuvent se prévaloir. En fait, I'immersion dans le monde de ces intellectuels est totale. Le Iyrisme esthétique de l'ouvre y est exemplaire. Cette prose tantôt mordante et tantôt suave est le produit d'un écrivain qui n'a rien d'un industriel de la production littéraire, tant ses ouvres sont le fruit d'une réflexion profonde où il n'y a nulle place pour l'urgence ou le sensationnel.
À travers ce récit, Benamar Médiène nous fait revivre non seulement ces hommes d'exception mais surtout certains de leurs côtés que seuls ceux qui les ont approchés connaissent. "J'écris en mettant ma voix dans celles de tous mes copains, ces fantômes subversifs qui souvent me saluent d'une scène, d'une toile, d'un poème, d'une image, d'un livre". Quand l'auteur ravive le passé, le "soumet à la tyrannie de la langue", ce n'est qu'un exercice cathartique pour conjurer les démons qui nous habitent. Sans tomber dans le panégyrique, on peut dire que ce récit a du caractère et du jus intellectuel. Un livre à lire absolument.
Hamid Arab



Le temps où les rêves étaient encore permis

Par Yasmina Khadra
 - Le Matin du 13 mai 2003
Ils portaient l'orage des identités interdites, des chaînes que l'on brise et des coups de gueule des mousquetons lorsque la parole n'était pas entendue. Ils portaient l'orage des revendications légitimes, des paris que l'on croyait perdus et de toutes les infortunes. Ils portaient l'orage des saisons inclémentes, puis des étés brûlants et des fêtes impossibles. Ils étaient surtout ce que l'Algérie pouvait enfanter de mieux, tellement grands que, malgré les lauriers dont on nous couvre aujourd'hui, nous continuons de craindre de ne pouvoir être dignes d'eux un jour.
Ils s'appelaient Kateb Yacine, Issiakhem, Bachir Hadj Ali, Mohammed Khadda, Ahmed Asselah, Abdelhamid Benhaddouga, Mohammed Zinet, Abdelkader Alloula, et tant d'autres centaures de cette bonne vieille Numidie, sempiternellement dure avec elle-même mais pleinement consciente de sa vaillance. Des écrivains mythiques, des artistes merveilleux, des hommes qui portaient leur bled comme un trophée et leur génie comme une blessure, qui subissaient sans gémir et sans rendre les coups, non plus.
Des seigneurs, des guerriers du verbe et des arts, de vraies divinités. Ils nous reviennent cette année plus beaux que jamais, à travers le livre-souvenirs d'un écrivain de talent, autrefois disciple attentif aujourd'hui héritier de ces idoles qui ne cesseront de nous interpeller. 

Voici donc un livre qui nous réconcilie avec notre pudeur ­ de nos jours, copieusement malmenée ­, un livre sobre, très bien écrit qui nous rappelle d'abord de qui nous tenons et pourquoi nous avons toutes les raisons de ne pas baisser les bras. Nous le devons à un grand dompteur de mots, Benamar Médiene, un Algérien écorché certes, mais constamment vigilant et généreux, habile et talentueux, capable de solliciter la mémoire sans la défigurer. Bref, d'un conteur hors pair et d'un guide probant. Grâce à lui, nous finissons par retrouver Nedjma, l'égérie du cheikh, en chair et en os, venue se recueillir sur le cercueil de celui qui l'a élevée au rang de l'universel. 

Benamar a choisi de commencer par la fin. Kateb Yacine vient de nous quitter. La littérature algérienne est en deuil. Les amis qui se lamentent autour du corps du cher disparu ne savent où donner de la tête. Le lecteur aussi. Et d'un coup, Benamar se ressaisit. Il prend son texte à bras-le-corps et nous livre sa tendresse par flots entiers. Nous revenons depuis le commencement sur la trace d'un immense écrivain pas toujours honoré comme il le méritait. C'est aussi un voyage à travers une Algérie libérée mais déjà vouée aux gémonies. Pour comprendre l'essentiel du malentendu. 

Les Porteurs d'orage, paru récemment en France aux éditions Aden, nous parle d'un temps où les rêves étaient encore permis.
C'était le temps où les délégations étrangères étaient reçues, chez nous, par des poètes et des peintres ; où les maquisards déposaient les armes devant les chantres ; où les zaïms s'inspiraient de l'humilité des sages pour soigner leur attitude. C'était un temps béni, le début d'une formidable aventure. De nos prisons éclosaient les plus belles symphonies ; nous étions dans les geôles car nous étions des êtres libres. On enchaînait nos corps, jamais notre esprit. Nous étions indomptables comme les foudres du ciel, et rien ne nous prédestinait au règne des mesquineries. Car, le parcours de nos idoles est jalonné d'ingratitude, de méchanceté gratuite et de lamentables bêtises.

Les personnages de Médiene en sortiront profondément éprouvés. Et nous aussi. Car Benamar Médiene sait comment relater la peine sans verser dans le misérabilisme.
Son écriture est saine, flamboyante et cristalline à la fois, juste et précise. Elle restitue au passé ce qu'il a de plus beau, de plus grand, de pur. Certes la douleur est immense, mais la tendresse plus forte. Il a connu de très près les magnificences dont il parle, il les a accompagnées, protégées jalousement et aimées par-dessus tout. Sa main a certainement tremblé en sollicitant chaque mot avec soin, disqualifiant de l'autre celui qui n'en était pas digne.
Son coeur s'est refermé tel un poing pour marteler haut et fort que l'Algérie avait des fils comme les déesses n'en auraient jamais, que les lendemains ne peuvent bouder indéfiniment une mère si prodigieusement féconde. 

Que dire de ce livre sinon l'absurde gâchis d'une époque qui aurait pu nous façonner autrement si nous avions su nous en inspirer ? Que dire d'autre sinon merci à Médiène pour ces évocations splendides qui viennent tenir tête à notre déconfiture et rappeler à ceux qui se sont dépêchés de nous enterrer que nous ne pouvons trahir la mémoire de nos phénix et, par conséquent, trop longtemps dormir sous nos cendres. 
Un superbe livre. A lire absolument.
Yasmina Khadra


Editions aden
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