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Viva laldjérie est le deuxième film de Nadir Moknèche. Son premier
film, Le Harem de Mme Osmane,
est sorti en salles en France en juillet 2000. Né en 1965, il a passé
son enfance et son adolescence à Alger, où il a fréquenté, jusqu’à
sa nationalisation en 1976, l’école Saint Joseph, puis un collège et
un lycée publics jusqu’en 1984, l’année où il a passé son bac en
France. Après deux ans de droit à la faculté de Malakoff, pris par un désir
de rupture, il part pour Londres, et se met à voyager. Rentré à Paris,
il suit des cours d’art dramatique de 1989 à 1993, d’abord chez
Nicole Mérouse, puis à l’école du Théâtre National de Chaillot, et
enfin chez Ariane Mnouchkine au Théâtre du
Soleil. C’est durant cette période d’apprentissage qu’il découvre
le cinéma, achète une caméra super 8, et tourne quelques petits films.
De 1993 à 1995, il fréquente
les cours de cinéma de la New School for Social Research à New York, et
réalise deux courts-métrages, Jardin, et Hanifa,
vainqueur en 1996 du premier prix du festival de l’université.
Note
à propos de la Musique
La musique de “Viva
Laldjérie“ a été composée avant le tournage, en collaboration avec
Nadir. La
ville d'Alger a été dès le début un "personnage"
du film, et il convenait de lui écrire son "texte" original, la
dévoilant comme on n'a pas l'habitude de se la représenter. Pour lui
“donner l’universalité dont elle a besoin“,
nous avons évité toutes propositions orientalisantes, au profit d'une
musique d’inspiration française début vingtième siècle, interprétée
au piano (la pension Debussy du film est située entre la rue Debussy et
le boulevard Saint-Saëns), et évoquant l’hiver, et le ciel camaïeu
d’Alger. Deux éléments m’ont inspiré : la ville et l’eau. Pour
donner de l’espace et de l’amplitude à Alger, je me suis orienté
vers un piano plutôt orchestral utilisant une large tessiture. L'eau,
quant à elle, est présente tout au long du film : la mer, les robinets,
le bain de Fifi, les pluies diluviennes, la morgue inondée. Tous ces éléments
m’ont conduit vers un "pianisme aquatique“ : fluidité,
miroitements des résonances dans la pédale, notes répétées en gouttes
d’eau… Au cours de l’élaboration, le personnage central s’est
approprié petit à petit la musique, et ce qui était une illustration
d’Alger est aussi devenu le leitmotiv de Goucem : mélancolique, il
l’enveloppe de ses lignes floues et de ses frottements, et les résolutions
harmoniques ne se font qu’à regret en écho à son malaise intérieur
et à son instabilité. Avec le cabaret algérois, on retrouve le vague à
l’âme oriental chanté par Papicha. Et, la douleur des “malheureuses“,
la maman, la fille et la putain, s'extériorise par le raï de Cheba
Djenet. Pour clore le film, "La Gémissante" de J.F. Dandrieu,
un morceau plaintif et simple, semble apaiser Goucem, et souligne
l’espoir qui se dégage de toute cette jeunesse algérienne.
Pierre Bastaroli
Pianiste concertiste, est né à Avignon. Diplômé du
Royal College of Music de
Londres, il a écrit de nombreuses pièces pour piano. Il est aussi
professeur au conservatoire de Saint-Ouen.
Entretien
entre Benjamin Stora* et Nadir Moknèche
Benjamin
Stora
: Tout est montré,
tout se dit, et c’est la première force de “Viva Laldjérie“. Des
jeunes femmes qui travaillent, ou se prostituent, des notables embarrassés,
une vieille danseuse merveilleuse et captivante, des jeunes « hittistes »
portant les murs et leur désœuvrement, des voleurs et des chômeurs.
Bref, Nadir Moknèche, vous attaquez la société par ses marges et en
touchez le cœur. Le cœur de “Laldjérie“. D’où vous vient ce
titre, “Viva Laldjérie“ ?
Nadir
Moknèche : « One, two, three, Viva Laldjérie »
est un des nombreux slogans scandés par les supporteurs des stades, des
“hittistes“ ; terme lui-même constitué du mot arabe “hit“
(mur) et du suffixe français, “iste“. Ces chômeurs, personnifiés
dans le film par Samir le dragueur, qui s’adossent contre les murs d’Algérie,
analphabètes des deux langues (arabe classique/français), avatars
d’une arabisation forcée, ont façonné ce terme “Laldjérie“. Mélangeant
le nom français Algérie avec le nom arabe “El Djazaïr“ pour créer
un nouveau mot, comme beaucoup d’autres qui entrent chaque année dans
le parlé algérien.
Pourquoi,
n’avez-vous pas tourné en cette jeune langue “aldjérienne“ ?
Je suis le premier à
vouloir entendre ma langue maternelle ; d’autant plus que cette
langue qu’on appelle par défaut l’arabe, mais qui est aussi loin de
l’arabe que l’italien du latin, est censurée à la télévision et à
la radio d’état. L’arabe
classique, l’arabe du Coran, est l’unique langue officielle de l’Algérie
indépendante, un des multiples héritages nassériens. Les
cours de théâtre dispensés dans l’unique école du pays, et qui ne
fonctionne qu’à moitié, sont dans cette langue et produisent des résultats
aussi frais et vivants qu’une parade du premier mai à Moscou sous
Brejnev. Les acteurs qui peuvent jouer avec un minimum de justesse sont
rares. Il suffit de voir la télévision algérienne (reçue en Europe par
satellite), unique financier de la fiction audiovisuelle, puisqu’il
n’y a pratiquement plus de salles de cinéma ou de théâtre. Et faire
parler Lubna Azabal dans sa langue, l’arabe marocain, serait
ridicule. L'Algérie est le deuxième pays
francophone du monde par le nombre de locuteurs effectifs, la majeure
partie de sa littérature est écrite en français, il n'est donc pas illégitime
qu'un cinéaste Algérien décide d'utiliser le français pour s'exprimer.
L’Algérie se relève seulement maintenant de dix années
de guerre. On ne sort pas indemne d’un tel drame. Il y a eu les
assassinats, l’exil, la fuite de talents, et un non-renouvellement des
cerveaux. C’est peut-être cela qui explique aussi cette crise
culturelle.
Il n’y a pas de « crise »
culturelle. Il y a l’échec aujourd’hui visible d’une tentative de
création autoritaire d’une identité nationale, comme dans tant
d’autres pays issus de la colonisation. L’Algérie
est une jeune nation, colonie française pendant 132 ans, et auparavant,
province lointaine de l’empire Ottoman ; elle commence à peine à
se construire.
On
vous connaît déjà un peu par votre premier film “Le
Harem de Mme Osmane“. Comment a-t-il été perçu en Algérie ou
dans les pays arabes ?
“Le
Harem de Mme Osmane“ a été projeté à la cinémathèque
d’Alger. Pour la presse indépendante francophone, comme pour certains
journaux arabophones libéraux, le film brise les tabous de la société.
Mais la majorité des gens l’ont vu à la télévision : une
parente m’a rapporté que dans son immeuble à Bâb El-Oued, lorsque “Le Harem de Mme Osmane“ a été diffusé sur FR3, comme beaucoup
l’avaient déjà vu sur canal+, TV5 et Ciné-Cinéma, elle a entendu ses
voisines faire des youyous en criant que madame Osmane était à la télévision.
En Egypte, premier pays arabe, la réaction des journalistes égyptiens
lors de ma conférence de presse au festival du Caire a été tout autre.
Ils ont décrété à une écrasante majorité que le film est “une œuvre
mécréante“. Il porte atteinte à la dignité de la Femme
Arabe/Musulmane, et blasphème le Coran et l’Evangile en nommant Myriem
(Marie) une domestique folle et lubrique.
La réaction égyptienne est typique
des sociétés arabo-musulmanes qui sont profondément en crise après
l’échec du socialisme, du panarabisme. Un univers frappé de plein
fouet par la mondialisation culturelle, par les satellites, par les
modes… En Occident, on est très focalisé sur l’islamisme, l’Islam
conquérant. “Viva Laldjérie“ nous aide à renverser ce regard et
nous permet de voir ce qui se passe de l’autre côté du miroir. Où
l’on découvre un monde en manque absolu de repère identitaire, de légitimité
politique. L’Algérie est une société bouleversée, en recherche
d’elle même, sous influences. En cassant le mythe socialiste et
nationaliste d’une société sans marginaux, d’une cité musulmane
pure, vous prêtez le flanc à l’ennemi ?
“Viva Laldjérie“ tente de
montrer la vie qui se déroule dans une société en déliquescence : le
vol ordinaire, les relations affectives et sociales biaisées, le port
d'armes banalisé, l'indifférence quotidienne, le mensonge érigé en loi
et, au bout de cela le meurtre. Je ne crois pas qu’un cinéaste soit là
pour flatter sa société, pour conforter les schémas et les stéréotypes
que les gens se fabriquent ; montrer qu’ils sont les meilleurs, les
plus beaux, les plus gentils, les plus purs. Il y aura toujours des gens
qui prétendront que les prostitués, les travestis, les vagabonds, les
alcooliques, n’existent qu’en Occident. D’autres, pour penser qu’Alger
est une mosquée à ciel ouvert, que dans ses parcs, on ne fait pas
l’amour, qu’on s’entraîne au djihad.
On voyant votre film, les Algériens
peuvent êtres à la fois choqués et fiers. Choqués dans la mesure où
il ne faut pas montrer. Fiers, parce que seul un Algérien - l’Algérie
est issue d’une révolution - peut dynamiter les codes existants. Révéler
au grand jour des pratiques que l’on cherche absolument à cacher. Peut-être
que c’est ce qui manque au cinéma arabe contemporain, le réalisme
critique. Les tournages à Alger sont quasi inexistants depuis déjà une
vingtaine d’années. Comment la rue algéroise a-t-elle réagit devant
une équipe de tournage ?
Les Algériens ont un rapport épineux
avec l’image, leur image. Ils ont commencé par se voir à travers le
regard colonial, une masse de gens indifférenciés, et à l’indépendance,
en archétypes réalistes socialistes : le Combattant, le Paysan,
l’Ouvrier. Rarement en individus ayant une personnalité propre. Pendant
le tournage de “Viva Laldjérie“ (en janvier 2003), on a posé la caméra
partout dans la ville : aux artères principales, aux endroits
populaires, comme la place des Martyrs, la Casbah, sans jamais une seule
fois être obligés de partir. Les gens venaient me saluer, me dire
qu’ils étaient fiers de voir un jeune réalisateur algérien qui
revient avec une équipe professionnelle pour filmer, les “camérer“
comme on dit en “aldjérien“. Leur obsession était de montrer au
monde qu’ils étaient “normaux“, qu’Alger n’est ni Kaboul, ni Téhéran.
Le rapport à l’image avait changé. J’ai le sentiment que l’on
commence à s’aimer, à peut-être accepter de se regarder.
Vos personnages sont complexes, ne
sont pas faits d’un bloc, ils doutent tout le temps, hésitent. Des gens
qui vivent dans un réel quotidien et un vécu terne, une sortie de
guerre, et en même temps dans un réel fantasmé. L’Algérie c’est
aussi ça. On vit dans la réalité, mais on se construit des fantasmes,
des représentations, des imaginaires que l’on va chercher ailleurs, à
travers la télévision par satellite. Ce décalage est très frappant
dans votre film.
Les Algériens vivent dans un
pays en échec constant. On vit au jour le jour, sans lendemain, de
combines, de bout de ficelles, de superstitions ; avec l’envie de
fuite, le désir de possession, de satisfaction immédiate. Le film
commence dans un “réel fantasmé“ : vieille d’un week-end dans
une ville “normale“ ; pour découvrir petit à petit un “réel
quotidien“. Fifi se prostitue en comptant sur un “gentil“ et
puissant protecteur. Espérant un jour traverser la mer, Samir, avec son
air de gigolo, traîne au port, à l’entrée d'une discothèque pour
jeunesse dorée. Les Sassi usent de leurs privilèges : le fils,
Yacine pour draguer des hommes, le père médecin, des jeunes femmes en quête
d’un bon parti. L’Infirmier fait le boy pour garder sa place. Les
gardiens de la pension Debussy profitent d’un “déménagement“ pour
se servir. Chacun essaye de se sauver soi-même, de tracer seul sa route,
et Dieu pourvoira.
Goucem, le personnage central du
film, veut exister pour elle-même. Essaye de se sauver soi-même.
Goucem est le fruit de l’Algérie
socialo-islamiste et de la télévision par satellite. Elle a grandi en réaction
aux contraintes, aux principes, aux fausses espérances. Elle est entre désir
de normalité et désir de transgression, sort dans la rue voilée et dévoilée.
Elle vit mal sa sexualité libérée. Elle ne sait pas ce qu'il faut
faire. Elle est tout simplement paumée. Ce qui n'est d'abord pour elle
qu’une situation de porte-à-faux, déclenché par un banal mensonge
d'amant, devient tout à coup un vertige. Pourquoi dit-elle
"non" à ce mensonge qui n'est pas le premier ? Caprice ou
pressentiment ? Quoi qu'il en soit, elle dit "non", et dire
"non" c'est commencer à dire "je", et se rendre
compte que son "je" est vide, qu'elle n'a qu'une identité de
surface.
Papicha, personnage étrange et généreux,
avec sa voix envoûtante et ses danses, ses situations cocasses et
tragiques, c’est un peu l’univers de Pedro Almodóvar.
Biyouna rêvait d’un rôle
“comme dans Talons Aiguilles“.
Un soir en quittant le Caracoya, un restaurant du centre d’Alger, une
voiture s’arrête devant nous, un inconnu tend à Biyouna des photos
d’elle quand elle était danseuse au Copacabana. Photo qu’on voit dans
le film au moment où Papicha retrouve “Le Rouge Gorge“. C’était un
photographe des cabarets d’Alger. Il avait décidé de donner leurs
photos à toutes les danseuses qu’il a photographiées. Quant au nom “Papicha“,
à l’origine, il signifiait mère maquerelle, et depuis quelques années
le sens a dévié pour signifier une jeune fille belle et libérée.
Biyouna, véritable icône populaire, a été surnommée ainsi, non sans
humour, par la rue.
Biyouna
et Papicha sont donc un seul et même personnage ?
Elles n’ont en commun que la
danse et la vulnérabilité. Contrairement à Papicha, Biyouna, malgré
les menaces de mort qu’elle a reçues des islamistes, reste violente,
provocatrice, irrévérencieuse. Papicha, elle, a perdu toute attache en
perdant son mari, son public, et toute sécurité en perdant sa maison.
Elle est quasiment devenue la "fille de sa fille". Dans cette dépendance
totale, elle ne peut que se raccrocher à son bonheur passé quand elle était
danseuse de cabaret. La crise de sa fille fait qu'elle se retrouve
abandonnée à elle-même. Comme un oiseau dont on a laissé ouverte la
porte de la cage, elle saisit ingénument cette occasion pour faire de sa
nostalgie un rêve, puis de ce rêve une nouvelle vie.
“Viva Laldjérie“ est un film des
villes, de citadins, de circulation. Alger est un personnage du film avec
ses contradictions : cabarets, bars, mosquées, immeubles Napoléon
III, maisons mauresques, escaliers interminables. Une ville toujours très
belle, très haute, sans soleil, froide et glacée, plus proche des
Balkans que du Maghreb ?
Depuis l’indépendance, Alger
est une ville pratiquement sans représentation d'elle-même, toujours en
déficit d'images contemporaines. L’autoportrait de référence reste
colonial ou folklorique. Il a fallu que j'ouvre un Guide Bleu dans une
bibliothèque parisienne pour éprouver ce choc de voir Alger dessinée en
entier. Pour la première fois de ma vie, je voyais un plan de ma ville.
Chose inexistante sur place à l’époque de la paranoïa soviétique du
régime.
C’est une ville profondément méditerranéenne,
et comme beaucoup de villes en Espagne ou dans les Balkans, on trouve une
architecture européenne et musulmane (arabe ou turque). La lumière
hivernale, les traces de guerre, le paysage vert, l’autoroute, les
constructions inachevées, la cité olympique (copie de celle de
Budapest), rappellent l’Europe de l’est. C’est le Alger
d’aujourd’hui.
Une ville en amphithéâtre, où
circule un cortège dionysien. Cortège d’une noce qui passe au-dessus
d’un immeuble-pont. Des vivants au-dessus d’autres vivants. Pour finir
par conduire Fifi à la mort, au son des tambours et du hautbois. Fifi,
dont le Saint-Georges n’a pas terrassé le dragon. Une “Marie
Madeleine“, sacrifiée sur la place des Martyrs. Il y a là de la tragédie
grecque et du martyr chrétien : Pasolini rôde ?
C’est vrai qu’il rôde :
la plage, le corps de Nadia Kaci dont la beauté rappelle les madones de
Raphaël, les deux policiers fumant une cigarette, tout cela évoque
Pasolini gisant sur la plage d’Ostie. Au fil de mon apprentissage, je
suis devenu profondément méditerranéen.
Vous
êtes né à Alger ?
Pour des raisons de santé, je
suis né à Paris en 1965, et je suis retourné à Alger à l’âge
d’un mois. On peut dire que je suis un produit de l’Algérie indépendante,
l’Algérie de Boumediene et de Chadli, de l’arabisation, - j’ai
appris le français à l’âge de 9 ans - et de l’Islamisation. J’ai
même été pratiquant, puis j’ai commencé à vouloir militer dans les
mouvements démocratiques lors du Printemps berbère en 81, j’avais 16
ans.
Vous êtes issu de ce mixte compliqué
qu’est le socialisme arabe et le nationalisme religieux. Pendant le débat
sur la charte nationale, la révolution agraire, l’apogée du régime de
Boumediene, vous aviez donc une dizaine d’années ?
Vous voulez dire, à l’époque
des pénuries d’approvisionnement : aller chercher du lait et ne
trouver que des bananes. Aux élections sur la charte nationale (en 1976,
j’avais 11 ans), j’accompagnais ma mère au bureau de vote ; dans
l’isoloir, je lui avais proposé de voter Non. Elle m’a giflé de peur
qu’on ait été vus par l’œil de Moscou.
Vous
n’êtes donc pas un privilégié ou un fils de la nomenklatura ?
Mon père, peintre en bâtiment,
est mort d’un accident de travail en 1968, et ma mère a été
standardiste depuis 1965 à la Grande Poste d’Alger. Avec trois enfants
à charge, elle était aussi tricoteuse à la maison. J’ai vu défiler
toutes sortes de clientes qui racontaient leur vie.
Votre film est un hymne aux femmes,
avec leurs déambulations dans un univers terriblement masculin, une dénonciation
de la lâcheté des hommes : on pense alors à Kateb Yacine, rebelle
jusqu’au bout. Peut-on dire que cette enfance est à l’origine de cet
hymne à la beauté et à la force des femmes ?
Peut-être. Une chose est sûre,
mes personnages sont des gens que j’ai croisés au moins une fois.
Au-delà d’un travail de documentation classique, la chanson algérienne,
forme essentielle d’expression populaire, est pour moi une source
importante. Le Raï, entre autres, dont le sens premier signifie
“jugement et coup d’œil personnel“, est la musique des marginaux.
Chanté et enregistré sur cassettes en direct dans les cabarets, et
commercialisé dans tout le pays, le Raï est devenu un genre national,
contrairement aux autres musiques qui restent régionales. Le chanteur
Cheb Abdou fait un tabac avec : “j’aime
un policier, mais son cœur est pour un prisonnier“ ; ou la
chanteuse Cheba Djenet avec : “je
ne bosse pas pour les proxénètes.“
C’est l’Algérie d’après 88 :
l’explosion démocratique, l’effervescence des paroles, la naissance
de la presse indépendante avec une liberté de ton rare, et cette
jeunesse qui à la fois aspire à plus de liberté et en même temps se débat
avec les interdictions, les privations, les difficultés de la vie
quotidienne montrées dans le film, et le surgissement des forces
religieuses fondamentalistes. Vous aviez participé aux émeutes de 1988 ?
J’habitais déjà à Londres
depuis un an. Je suis rentré à Alger en janvier 89. Il y avait cette
explosion de liberté tous azimuts, et de l’autre côté, en face, un
mouvement islamiste très puissant. J’ai assisté aux sorties de mosquée
massives, femmes et hommes en tenues venant d’Iran, d’Afghanistan et
d’Arabie Saoudite. Je voyais l’arrogance d’une force nouvelle qui
apparaissait au grand jour. Deux projets de société diamétralement
opposés ne pouvaient pas cohabiter. C’était aussi la fin du consensus
sur un peuple, une langue, une religion. En octobre 88, l’armée
nationale populaire avait tiré sur le peuple. L’Algérie tuait ses
enfants. Le mythe se brise, l’Algérie devient un pays comme un autre. A
ce moment-là, je commence à penser par moi-même, en individu qui
n’endosse plus les préjugés de sa société. Un homme maître de son
destin.
En l’espace d’une année, toute
une conception du monde s’est évanouie. En moins de deux ans suivent la
chute du mur de Berlin, et l’effondrement de l’empire soviétique. On
peut donc se dire que, maintenant, on va raconter une « vraie »
histoire de la société algérienne. “Viva Laldjérie“ commence comme
un documentaire avec des hommes et des femmes qui déambulent dans les
rues d’Alger, et l’on quitte le film sur une jeunesse qui joue dans
cette cité olympique d’Oscar Niemeyer. Symbole d’un passé socialiste ?
Cela rappelle le néoréalisme, l’Italie d’après-guerre, une société
méditerranéenne, puritaine, provinciale, repliée sur elle-même. Une
société, qui ressemble étrangement à la société algérienne
d’aujourd’hui. Une société qui sortait de la guerre, qui émergeait
des ruines. Ne craignez-vous pas qu’on vous reproche de ne pas montrer
les massacres, les milliers de morts du terrorisme ?
Tout le monde sait qu’il y a eu
des massacres barbares en Algérie. On a tous vu des images à la télévision
d’enfants égorgés. Se mettre à expliquer ? Montrer des méchants
qui tuent, et des gentils qui pleurent ? Aujourd’hui réaliser un
film sur le terrorisme, alors qu’on vient, peut-être, à peine d’en
sortir, reste une idée. Un film est du domaine du sensible, en tout cas
pour moi. Comme toute société qui traverse ce genre d’épreuves,
dans un premier temps, elle veut oublier, elle veut vivre. Vous avez parlé
des néoréalistes italiens de l’Après-guerre, et d’Almodóvar, le
cinéaste de l’après-franquisme. Ces cinéastes ont montré l’envie
de vivre, révélé la riche, multiple et profonde humanité des Italiens
et des Espagnols. Pourquoi ne pas révéler celle des Algériens ?
Dans 20
ans, on fera des films sur la guerre de l’Algérie. C’est normal, il
faudra se rappeler, tirer des leçons. Pour un historien comme moi c’est
un paradoxe de dire qu’il faut à un moment donné travailler sur
l’oubli. Montrer l’oubli. Les historiens doivent aussi s’attacher à
montrer une société qui est dans l’oubli, l’oubli d’elle-même
sinon elle meurt. Une société qui vivrait tout le temps dans le
ressassement de la guerre serait une société morte. J’ai vu “Viva
Laldjérie“ comme le premier film de l’après-guerre, avec des gens
qui résistent parce qu’ils vivent tout simplement. Le bilan du
fondamentalisme politique et religieux est tiré quelque part : le
fait que les gens vivent.
*Né à Constantine en Algérie, Benjamin Stora est professeur d'histoire
à l’INALCO (langues orientales). Docteur
d'Etat en histoire et en sociologie, il est responsable scientifique de
l'Institut Maghreb-Europe à Paris VIII-Saint-Denis, directeur du DEA
"Maghreb“ en France. Il a publié une vingtaine d'ouvrages, dont
"La Guerre Invisible, Algérie, années 90", et
"Imaginaires de guerre, Algérie-Vietnam" |