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QUELQUES ECLAIRAGES SUR LES TITRES DE L’ALBUM :
L’album éponyme de BINOBIN
s’ouvre sur le bruit d’une théière (« Berrad ») pour une
dégustation de thé à la menthe. Ce moment de partage, véritable
« madeleine de Proust » pour les nord-africains, est une invitation à un
voyage métissé à travers quelques styles et genres musicaux du Maghreb.
Les démarches de fusion sont multiples
mais celle de cet album peut peut-être s’analyser à travers un fil
conducteur : celui de la cohabitation et du dialogue entre des
instruments « connus » (tels que guitare, basse, batterie, saxophones,
clarinette ou accordéon) et d’autres plus « spécifiques » à l’Afrique du
Nord tels que karkabous, bendir, taârija ou tbilat. En fait, l’album se
décline en 8 titres originaux, ponctués par 5 interludes à base
d’ambiances sonores des souks et des rues populaires. Ces intermèdes
sont également l’occasion de présenter dans leur état le plus brut, les
quatre instruments « traditionnels » sus-cités en terminant par le plus
naturel et le moins coûteux d’entre tous : les mains ! A l’instar des
« palmas » dans le flamenco, elles sont utilisées de façon assez
spécifique au Maghreb, à travers des polyrythmies bien caractéristiques
de cette région du monde. Le guembri (sorte de basse percussive), est un
autre instrument qui traverse de manière transversale et presque
subliminale cet album, via le jeu de basse.
Par ailleurs, les thèmes abordés dans les
chansons sont pour la plupart universels bien que le ton oscille entre
ironie et mélancolie « positive ». Quant aux textes, ils sont écrits en
« Frarabe », une sorte de créole, de langage parlé, mixage fluide entre
le français et l’arabe maghrébin.
1 - Intro : Tbilat à Settat
Ce premier titre « ambiance »
est une invitation à entrer dans l’univers de Binobin. L’instrument
vedette étant les Tbilat, sorte de bongos du Maghreb qui ont été
popularisés dans les années 70 par des groupes mythiques tels que Nass
El Ghiwane, Jil Jilala, Izenzarn ... Nous pouvons également entendre le
son du Guembri, qui est l’instrument du Maâlem, ou Maître dans la
musique des Gnawas. Ces derniers sont une confrérie de descendants
d’esclaves d’Afrique de l’Ouest (ancienne Guinée).
2- Mamati
Cette chanson est au carrefour de trois genres musicaux : la Pop Music à
travers les harmonies et les timbres des cuivres et du clavier. La
musique Africaine (sub-saharienne) à travers la ligne de basse, la
batterie et les guitares. Le Maghreb via le rythme ternaire Agnaw
des tbilat et des karkabous, ainsi que le chant en chœurs africains et
couplets oscillant entre chanté et « rapé ».
Le tempo de ce morceau est faussement
lent, à l’image de Mamati, faux «fainéant» qui revendique son droit à la
paresse, n’en déplaise à tous ceux qui l’entourent.
3- Chibani
Ce titre commence par une
mesure de Bendir, question d’installer sans ambiguïté cet
instrument dans l’espace sonore. Tout au long du morceau, les karkabous
tournent inlassablement sur le même rythme des gnawas, tandis que la
basse et l’accordéon tricotent sans fin des notes sur le canevas
harmonique où les accords varient de manière relativement rapide.
Nous pourrions rapprocher le contraste
entre le dépouillement de la batterie et la vivacité de la basse, des
deux facettes du personnage dont parle la chanson. Un chibani (un
vieil homme) qui a une facette classique de sage et une autre d’homme
frivole.
4- Karkabous au Souk de Carcassonne
Sur un fond sonore où l’on entend des vendeurs à la sauvette (peut-être
au Souk de Carcassonne au 8ème siècle !), le même thème de
Chibani est décliné mais de façon très dépouillée. Les karkabous,
instrument phare des Gnawas, nous invitent à la transe.
5- Kasbah-sur-Seine
La première ballade de l’album
commence par un thème joué à la clarinette et doublé par l’accordéon.
Les karkabous se font plus discrets pour laisser libre cours au jeu de
cymbales. Tout en restant sur le même rythme, qui peut rappeler un
Chaâbi (au sens algérois) joué en ternaire (12/8) les arrangements
font petit à petit basculer le morceau vers un esprit proche des Gnawas,
avec des envolées tziganes vers la fin. Fin, où viennent s’enchevêtrer
tous les instruments ainsi que des voix en canon … et une clarinette
contre alto qui bourdonne !
Le rêve de l’auteur est utopique mais
assez explicite : un endroit où les kasbahs côtoieraient la tour Eiffel
et où les bendirs se mêleraient aux guitares …
6- Bled Boy
Une autre ballade qui commence par un saxophone soprano en rubato. La
taârija intervient alors sans arrêt sur le rythme marocain Aïta,
qui est à la base de tout un genre qui s’appelle également Bidaoui
ou Chaâbi (qui signifie littéralement « populaire ») mais qui n’a
aucun lien avec son homonyme algérien. La fin de la chanson, nous
entraîne de manière fluide et naturelle vers un autre ternaire Gnawa
par le jeu de la basse et par l’introduction des karkabous avant que
les cuivres ne rajoutent une touche plus « occidentale » sous les
youyous et les choeurs.
Cette chanson parle de la vie d’un Bled
Boy, qui est considéré davantage comme un immigré que comme un expatrié.
Quelqu’un pour qui l’exil est forcé et les jours difficiles.
7- Mister Bendir ou la Secousse au Souk
Ici c’est au tour du Bendir (joué sur le même rythme Aïta de Bled Boy)
d’être présenté sur fond de vendeur ambulant de poisson.
8- Entretien avec un Bendir
Tout ce morceau est basé sur une combinaison entre un rythme binaire de
l’Atlas joué au Bendir, un rythme des Gnawas aux karkabous et des
arrangements latinos, avec une utilisation décalée de l’accordéon. Un
saxophone ténor improvise après le point d’orgue sur des vagues de
musique latino-maghrébine, elles-mêmes sous-tendues par un riff de 8
mesures de guitares qui tournent ad lib.
Le texte est une sorte de compte-rendu
d’un entretien avec un Bendir, métaphore pour désigner l’être
humain. « Heure de La Havane, ou
heure d’Agadir, Y a toujours quelqu’un qui tape sur un Bendir »
9- Assi
Avant que le Bendir entre sur un rythme ternaire de l’Atlas, le titre
débute par le Tabla et un son de crotales, auxquels s’ajoute un thème de
cuivres joué à la manière de fanfares marocaines. Le piano est aussi
présent que sur Kasbah-sur-Seine et insiste à chaque refrain sur la
couleur pentatonique qui rappelle l’Extrême-Orient et surtout … le Souss
marocain !
L’ami Amal rêve d’un monde sans passeports ni a priori, où il serait
considéré juste comme un citoyen du Monde.
10- Miss Taârija ou l’Achoura à Dcheïra
La Taârija est l’instrument traditionnel qui inonde les souks le jour de
l’Achoura, laquelle est une fête célébrée le 10ème jour de
l’année musulmane. Pendant les jours de commémoration, les enfants
reçoivent des cadeaux et … des taârijas. A Marrakech, il y a même des
concours de rythmes à base de batteries de cet instrument de percussion.
11- Galbi
Ce titre commence avec des congas en anacrouse. Suivent ensuite la ligne
de basse et les flûtes, omniprésentes, que complètent des nappes de
claviers et des guitares jouées en trille pour un clin d’œil au
Qanoun (sorte de cithare arabe sur table). Sur le même rythme de
Aïta que Bled Boy, le pattern de batterie est différent et la ligne de
basse change au milieu pour donner une impression d’accélération, qui
oriente le morceau vers un esprit Gnawa.
La chanson est une complainte d’une
personne qui, malgré ses impressions négatives sur son époque, fonde
tous ses espoirs sur le lendemain.
12- Koutchi
Les karkabous arrivent à la deuxième mesure de cette chanson au rythme
binaire pour ne plus la quitter, afin d’accentuer le bruit des sabots du
Koutchi (calèche). Le bendir est toujours là de manière subliminale avec
des claviers au jeu funky. La fin du morceau voit se succéder deux
thèmes aux cuivres, insufflant une ambiance festive ou comment le funk
célèbre la Place Jamaâ Lefna.
13- Outro : Les Hommes de Main de Fatma
La sortie de l’album est plus festive que l’intro, comme pour fêter non
la fin d’un voyage mais l’espoir de se revoir … peut-être au détour des
prochains albums ou des concerts à venir. |