Source
: Liberté
30/06/01
Mustapha
Badie
Mission accomplie
Le réalisateur
de La nuit a peur du soleil et de L'incendie a été porté à sa dernière
demeure hier au cimetière de Ben-Aknoun.
On se croit
préparé à recevoir sans chanceler la nouvelle de la disparition d'un être
que l'on a aimé, apprécié, admiré ou simplement connu, le sachant atteint
d'un mal sévère, la réalité nous prend toujours de court. À la dernière
apparition publique de cet homme, dont le nom est indissolublement lié à une
production artistique de haut niveau, mais en même temps très proche du
grand public, on le sentait très fatigué. C'était il y a quelques semaines,
dans ce théâtre qui a vu ses débuts sur les planches, il y a près d'un
demi-siècle. L'hommage que lui ont rendu les membres de l'émouvante équipe,
avec laquelle il a peuplé La Grande Maison de Mohammed Dib, s'adressait au
prodigieux réalisateur qu'il était, cet artiste "colossal" pour
reprendre le terme de Chafia Boudraâ, qui a su user de tous les moyens
d'expression pour donner la pleine mesure de son génie.
Pour tous les
Algériens, le nom de Mustapha Badie évoque essentiellement ce long métrage
tourné en 1964 et présenté deux années plus tard, La nuit a peur du
soleil, une fresque historique dédiée aux artisans du retour à la
souveraineté nationale, puis l'inénarrable Évasion de Hassan Terro, où il
a su tirer parti de la verve et du talent de Rouiched, et, surtout, une
dizaine d'années plus tard, l'inoubliable feuilleton télévisé L'incendie,
adapté de la célèbre trilogie de Dib. S'il est vrai que ces productions
furent autant de grands moments du parcours créatif de Mustapha Badie, elles
n'ont représenté que des étapes importantes de l'itinéraire de cet
homme-orchestre qui ne saurait se résumer à ces œuvres si prestigieuses et
mémorables soient-elles.
En effet,
Mustapha Badie, de son vrai nom Arezki Berkouk, a fait irruption dans
l'histoire artistique algérienne dès le milieu des années 40. À dix-huit
ans, ce natif de La Casbah d'Alger faisait ses premiers pas dans la réalisation
cinématographique avant de bifurquer vers le théâtre qui lui permettait,
dans sa forme radiophonique comme sur les planches, de s'inscrire dans
l'action nationaliste. Aux ELAK (émissions en langues arabe et kabyle) de
Radio-Alger,
où il réalise des dramatiques, comme à l'Opéra d'Alger où il fait
partie de la
troupe de Mahieddine Bachetarzi, il déploie une créativité inlassable,
faisant preuve d'imagination et de professionnalisme. Il sera de ceux qui, en
1957, si l'on en croit ses compagnons de l'époque, procéderont
clandestinement, dans les studios de la radio, à l'enregistrement de Qassamen
que venait de composer Moufdi Zakariya. Il est certain que son engagement en
faveur de la libération du pays ne sera pas étranger à son arrestation en
1957 par les autorités françaises
et à son
incarcération jusqu'à l'indépendance.
Son retour à
la liberté dans un pays libre sera le point de départ d'une nouvelle carrière
au cours de laquelle il sera reconnu dans l'univers de la télévision et du
cinéma comme un metteur en scène exceptionnel, dont le savoir-faire
professionnel, tout d'exigence et de rigueur, se combine avec des qualités
humaines de manière à ce que techniciens et acteurs soient toujours heureux
de tourner sous sa direction. Hors du plateau, son caractère bon enfant, son
humour difficile à ébranler "voisinent" avec une culture solide et
un vécu artistique d'une extrême richesse. C'est cette grande culture et la
haute idée qu'il se faisait du devoir des hommes de culture de son pays qui
l'ont conduit à accepter, à la fin des années 70, la fonction de directeur
des arts et lettres au ministère de la Culture et d'y renoncer, trois années
plus tard, déçu de n'avoir pu convaincre la hiérarchie de mettre en œuvre
l'ambitieux programme de relance qu'il avait proposé.
Presque
septuagénaire, à la veille de l'aggravation du mal qui devait triompher de
son extraordinaire vitalité, Mustapha Badie trouvait encore assez d'énergie
pour réaliser une dramatique télévisuelle en plusieurs parties. La mort
l'aura empêché de donner suite à de nombreux projets dont parlaient encore
mezzo voce ses compagnons venus nombreux le conduire à sa dernière demeure
hier, vendredi, après la prière du dohr. Des compagnons qui auront beaucoup
appris de l'homme et de l'artiste, qui savait faire partager ses enthousiasmes
et avait le secret des mots et attitudes qui désignent l'activité des hommes
de culture moins comme un métier que comme une mission.
Puisses-tu
reposer en paix, Mustapha Badie et puissent de nombreux jeunes artistes algériens
avoir ce feu sacré et cette ambition que tu as eus à cœur de mettre au
service de tes concitoyens, au mépris des obstacles et des difficultés.
M. A.