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Après
quatre long-métrages qui prenaient pour décor la France contemporaine, Le
Soleil assassiné revient sur l’Algérie et sur votre jeunesse, à
travers la figure du poète Jean Sénac. D’où est venue cette envie ?
Au
début des années quatre-vingt-dix, l’Algérie est entrée de façon
foudroyante dans la guerre civile. Les massacres ont commencé, les horreurs
ont succédé aux horreurs. J’ai eu l’idée de consacrer un documentaire
à Jean Sénac qui avait prédit ces années sombres :
« …J’entrevois
de longs cortèges blafards
avec
des cercueils verts et blancs »
.
Vingt
ans après sa mort, Jean Sénac, cette figure de paix et de liberté, était
à peu près oublié en France et ignorée en Algérie, alors que Sénac
avait passé toute sa vie à faire le pont entre les deux rives de la Méditerranée.
Dans le projet que j’ai rédigé, je présentais Jean Sénac à la fois
comme un symbole et un visionnaire : Après trois années, de 1962 à
1965, pendant lesquelles il avait été heureux en Algérie, Jean Sénac, de
1965 à 1973 (l’année de son assassinat) avait été mis à l’écart
puis persécuté pour sa différence, parce qu’il était d’origine européenne,
catholique, francophone, et qui plus est homosexuel dans un pays se réclamant
de l’Islam.
Votre
film est très critique sur cette période. Pourtant elle peut sembler
heureuse comparée à la tragédie qu’a vécue l’Algérie ces dix dernières
années.
Justement, on veut nous faire croire aujourd’hui que cette époque était
idyllique, qu’elle se passait sous les bons auspices de l’indépendance,
de la révolution algérienne, du non-alignement. C’est pourtant à cette
époque-là que l’on a commencé à opposer les Algériens entre eux
—les démocrates contre les islamistes (que l’on appelait à l’époque
les Frères Musulmans)—, que
l’on a voulu imposer à tout le pays le moule arabo-musulman.
Par
démagogie, il a été ainsi décidé d’arabiser à marche forcée.
L’arabisation, qui a commencé aux alentours de 1972, a été menée de
manière tellement hâtive et dogmatique qu’elle ne pouvait aller qu’à
l’échec. On a formé des centaines de milliers de gens incapables de
trouver leur place sur le marché du travail, tout simplement parce que,
quinze ans plus tard, les affaires se faisaient encore en français. Les diplômés,
laissés à la rue, ont formé la base du parti islamiste, le FIS, qui
allait prendre le pouvoir en 1991 mais qui en a été empêché par l’armée.
Le
documentaire ne s’est pas fait…
Non,
et j’ai mis le projet de côté. Et puis en 1996 il y a eu l’assassinat
des moines de Tibehirine. J’ai éprouvé alors la même honte que celle
ressentie lorsque j’avais appris l’assassinat de Sénac en 1973. L’idée
que l’on s’attaquait lâchement aux plus fragiles, à ceux qui s’étaient
installés parmi nous –en Algérie– pour partager notre labeur et nos
peines m’était insupportable. Le film sur Sénac m’a paru d’autant
plus nécessaire, urgent. Devant la difficulté à monter un documentaire,
j’ai pensé à écrire une fiction qui s’inspirerait de la vie de Sénac.
Le scénario a obtenu l’Avance sur recettes du CNC puis séduit Martine de
Clermont-Tonnerre et les frères Dardenne, qui ont décidé de coproduire le
film.
Comment
la fiction a-t-elle pris forme ?
Pour tout ce qui concernait Sénac, je me suis appuyé sur son ami
Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, sur Jacques Miel son fils adoptif, sur Nathalie
Garrigues-Josse, son amie fidèle des mauvais jours et que l’on aperçoit
dans le film. Et pour le reste
j’ai puisé dans mes
souvenirs personnels : à partir du moment où je parlais d’un
personnage ayant existé, je me sentais tenu de coller à une réalité vécue
et j’ai ainsi écrit un scénario
de fiction à partir d’une majorité de faits réels.
Connaissiez
vous Sénac à l’époque ?
Pas personnellement. Mais quand j’étais élève au Conservatoire d’Alger,
j’écoutais son émission à la radio, « Poésie sur tous les fronts ».
J’ai même passé un concours pour travailler avec lui. Et puis j’ai eu
une bourse pour aller étudier en France et j’ai quitté l’Algérie à
ce moment-là. J’étais à Paris quand j’ai appris sa mort. J’aurais
aimé être en Algérie pour pouvoir exprimer ma honte.
Il
était important pour vous de relier Sénac à ces jeunes personnages ?
Sénac
a passé toute sa vie à lutter pour la liberté de la jeunesse algérienne.
Le film raconte une suite de désillusions, vécues par Sénac, par ces
jeunes gens, par l’ensemble de l’Algérie après l’indépendance. Mais
ces désillusions sont aussi les étapes du passage à l’âge adulte pour
les deux jeunes. Ce qui m’importait c’était de dire que rien n’est
jamais gagné, que tout est toujours à refaire. « Il n’y a pas
de liberté, il n’y a que le combat pour la liberté » comme
l’écrit le romancier grec Nikos Kazantzaki.
C’est ce qu’Hamid comprend à la mort de Sénac : le jeune poète
romantique et rêveur devient un citoyen, une conscience.
Mais
la mort même de Sénac a été étouffée, escamotée. En 1983 à Alger un
colloque devait être consacré à Sénac pour le dixième anniversaire de
sa mort. Les Frères Musulmans ont réussi à faire annuler ce colloque.
Leur laisser faire ça, c’était leur ouvrir grand la porte.
On
sent dans le film que Sénac a accepté très tôt cette mort annoncée, son
destin de martyr.
Sénac se sentait tellement algérien qu’il a voulu que même sa mort soit
algérienne et serve la jeunesse de son pays… Il avait une dimension
christique -à l’âge de dix-huit ans, il avait d’ailleurs était
tenté par la prêtrise. Et puis il est tombé malade et a passé quelques
années dans un sanatorium. C’est là qu’il a découvert sa vocation poétique
et qu’il a commencé à correspondre avec Albert Camus et René Char dont
il s’est fait des amis. Il n’a jamais connu son vrai père ; Sénac
est le nom de son père adoptif. Et cette qualité d’orphelin, il l’a
retrouvé chez tout un peuple, le peuple algérien, déshérité, démuni,
sans racine. Il s’est mêlé à lui et est devenu l’un de ses
porte-drapeaux.
Sénac
a fini par devenir étranger dans son propre pays. Le film parle de la
difficulté d’une nation à accepter sa propre diversité.
Les autorités –contrairement à l’algérien de la rue- ont dénié à Sénac
sa qualité d’Algérien alors que sa famille était là depuis cinq générations
et qu’il s’était battu au sein du F.L.N pour l’indépendance. C’est
aussi pour cela que j’ai fait ce film, pour montrer que le racisme ne se
trouve pas que dans certains pays. Après 1962 le pouvoir algérien a procédé
à une réécriture de l’histoire qu’on peut qualifier de raciste :
on a imposé une vision monolithique de la Révolution algérienne, on a
diabolisé l’esprit français en oubliant que des gens comme Mauriac, Gisèle
Halimi ou Sénac s’étaient aussi battus pour elle. Sénac ne se privait
pas de le dire haut et fort, alors que les intellectuels algériens, par
peur ou par fidélité à la révolution, se taisaient.
Son
homosexualité gênait aussi…
Ce fut moins la cause que le prétexte de sa disgrâce, son talon
d’Achille. Ses ennemis s’en sont servi contre lui pour tenter de le
discréditer auprès de la masse de la population algérienne. A l’époque
je pouvais lire des articles dans les journaux universitaires sur « Sénac,
ce chantre de la pédale ». Tout cela devait être orchestré en
sous-main par des politiques.
Paradoxalement
Le Soleil assassiné est un film optimiste
Sénac l’a écrit lui-même dans un très beau vers : « Et
vous verrez, jeunes gens, que ma mort est optimiste. » La jeunesse
de l’époque était optimiste. L’Algérie était jeune, nous étions
forts et fougueux, et nous allions faire de notre pays un pays merveilleux.
Aujourd’hui à nouveau je pense que le temps va revenir à l’optimisme :
l’Algérie a payé le prix du sang (on parle de 200 000 morts depuis
1992), le drame est derrière nous. C’est un film qui parle aux jeunes,
puisque,encore une fois, tout est à faire.
Je
pensais avoir fait un film difficile, qui parle de poésie, de politique,
d’homosexualité… un film pour les adultes. Hors le film – à cause de
l’optimisme des deux jeunes héros - plaît aussi aux adolescents. Cela me
touche beaucoup.
La
poésie de Sénac passe plutôt bien l’écran, elle n’a pas l’air
artificielle ou démodée.
Les vers que j’ai mis dans le film ne sont pas abscons ; ils sont
accessibles au public le plus large. Je tenais à prendre la poésie comme
élément moteur du film. La poésie qui restitue aux mots leur sens premier
est l’ennemi de la langue de bois et de la démagogie. C’est pour cela
que les dictateurs s’en prennent aux poètes. Mais dans le film, elle a
aussi une fonction apaisante, comme la musique.
C’est
un film très lumineux aussi.
En préparant le film avec mon chef-opérateur Charlie Van Damme on se
demandait sans cesse : comment faire pour ne pas filmer uniquement des
dialogues ? La lumière est devenue un élément essentiel. Nous
voulions fixer la beauté des paysages, celle des corps, en référence par
exemple à Noces d’Albert Camus qui devant la mer écrivait cette
phrase : « Je comprends ici ce qu’on appelle Gloire :
le droit d’aimer sans limites. » Une phrase qui peut
s’appliquer à la vie de Sénac.
Le
film est aussi servi par l’interprétation de Charles Berling.
Il n’était pas question de chercher la ressemblance physique, le mimétisme.
J’ai voulu Charles Berling
après avoir été épaté par la subtilité de son jeu
dans Comment j’ai tué mon père d’Anne Fontaine. Il ne
cherche pas la performance, l’effet facile, il est au dela de l’interprétation :
le personnage sourd de lui comme l’eau de la terre. A la lecture du scénario,
il a tout de suite aimé Sénac, ses poèmes et sa vie. L’atout de Charles
Berling c’est le bleu de son regard. Le premier plan du film s’ouvre sur
ce regard : la beauté du regard de Charles Berling devient la beauté de
l’âme du poète.
Quant
aux deux jeunes acteurs, ils viennent d’horizons assez différents :
Ouassini Embarek a déjà de l’expérience , à l’âge de treize
ans il a joué dans Bye-Bye de Karim Dridi, il a plusieurs films et téléfilms
derrière lui. Pour Mehdi Dehbi on a eu beaucoup de mal à trouver un acteur
qui ait en lui cette pureté, cet idéalisme d’un jeune poète en devenir
que nous recherchions. Ce sont les frères Dardenne qui l’ont déniché,
lors d’un casting en Belgique. Malgré sa jeunesse
(il n’avait que 16 ans), Mehdi a su prendre en charge le personnage
de Hamid décrit dans le script
comme un étudiant de dix huit ans ou dix neuf ans. Je crois que les
spectateurs ne sont pas insensibles à son charme : il a pu le
constater lui même dès la projection du film à Venise où il a été très
entouré par le jeune public.
Propos
recueillis par Vital Philippot, avril 2004
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