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Interview de Malek Bensmail,
dont le film documentaire "Aliénations" sort en France le 15 décembre 2004 !

Pour en savoir plus sur le film : GO !

 

Aliénations est-il né d'un sentiment d'urgence et de nécessité ?
Le projet s'inscrit dans une logique d'introspection que je poursuis depuis quelques années sur la société algérienne. Il est nécessaire de  s’interroger sur l’Algérie contemporaine. J'ai besoin de savoir, de comprendre. Hélas il y a aussi eu un sentiment d'urgence car je voulais tourner ce film en présence de mon père avant son décès. Aliénations est plus que jamais un film personnel car il s'agit avant tout d'un hommage que je rends à mon père qui fut l'un des fondateurs de la psychiatrie algérienne et qui a consacré sa vie à soigner les malades et à former les jeunes psychiatres. D’autre part je me suis rendu compte que le thème de la psychiatrie est resté totalement absent du cinéma dans le monde arabe.  Pour les psychiatres comme pour moi, l'aliéné s'avère à la fois première victime du mal d'un pays et probablement son plus inquiétant indice.

Bien que le film prenne la forme d'un état des lieux (avec dès son origine la certitude de ce que vous y trouveriez), il semble aussi fonctionner comme une enquête, la réalité y apparaissant par couches successives : la part de découverte, de surprise et de stupéfaction l'a-t-elle emportée sur le projet initial ?
Dans mon écriture, il y a d'abord une introspection de la nature humaine et du politique. Les deux sont intimement liés. Puis je cherche le "frottement" ou "le grain de sable" qui viendra "gripper la mécanique". Dans ALIENATIONS, les grains de sable sont mes héros/patients. J'aime confronter l'Algérie avec son autre, jouer avec le réel -avec humour ou gravité- des clichés et des représentations. Autour de mes thèmes et des personnages choisis, je tourne toujours plus d’images qu'il n’en faut, par cercles concentriques, du macro au micro en confrontant la tradition et la modernité, le religieux et le politique. En montage, je questionne ce qui est filmé, je confronte l'image tournée et le réel ressenti. En filmant l'interactivité entre soignants et malades au sein de l'hôpital psychiatrique de Constantine, le film révèle peu à peu (je crois et je l'espère) le mal profond qui ronge le pays et illustre la souffrance mentale tel le miroir d'une société avec ces incertitudes identitaires. Le film est passé d'une introspection "ethno-psychiatrique" à une révélation sociale et politique. Finalement, ce film n'est pas une étude psychopathologique mais une évocation de la vie à travers celle de ses malades et de leur vision de la société algérienne.

 

Avez-vous parfois eu le sentiment d'être dépassé par ce qui s'offrait à votre caméra ?
En tournage, je parlais sans cesse avec les malades et les praticiens sans me rendre tout à fait compte de la matière phénoménale enregistrée. Je m'en suis aperçu plus tard, au montage. Dans certains plans, je me sentais “dépassé” par des malades dits "plus lourds" dans le jargon psychiatrique. Finalement, j'ai orienté ma caméra vers des malades, “border-line”,  des gens qui pourraient être vous et moi, très lucides. Cela m’a permis d'installer une relation d'égal à égal. Je souhaitais également que la caméra ne soit pas omnipotente au sein de l'hôpital et qu'elle ne joue pas un rôle thérapeutique, même si certaines confidences des malades montrent parfois le contraire.

 

Le film semble se nourrir d'un double enjeu : un enjeu personnel, subjectif (la figure de votre père, sous forme de traces) et un autre parfaitement objectif, le recueil de témoignages. Comment l'un et l'autre se sont-ils rencontrés ? Cela a-t-il facilité votre travail ou était-ce au contraire un mur à franchir, comme un défi supplémentaire à relever ?
Les deux. Je pense qu'il est difficile de pénétrer dans l'univers professionnel et passionné d'un de ses proches. Encore plus quand cet univers est celui de la psychiatrie et de la folie. Puis il y a  aussi le poids de la relation au "Père" dans une société comme l’Algérie. En même temps, cette relation personnelle a beaucoup facilité le tournage, l'accès aux malades et à l'équipe médicale qui ont été tous formidables. Oui, j'ai ressenti une présence, celle de mon père, à mes cotés tout au long du tournage et du montage de ce film. Je me suis efforcé à un double questionnement, celui de cinéaste questionnant ses images mais aussi peut-être, celui du père. C’est comme ca que je crois avoir été capable d’installer les scènes les plus justes, les moins « cliché » tout en essayant de les aborder sans tabous. Toutes les pathologies ont un sens, surtout en Algérie.

 

Le film refuse les plans frontaux au profit d'un point de vue toujours extrêmement pudique (notamment lors des face à face patients/docteurs) : cet équilibre entre rétention (respect et dignité de l'intime) et dévoilement d'une réalité très brute (violence sociale) s'est-il trouvé naturellement ?
La place de la caméra s'est choisie d'elle même. La place du "filmé intimiste" dans une société arabo-musulmane n'a pas d'autres possibilité. J'ai donc opté pour un regard en biais et non frontal sur ma société. Dans les scènes de consultations, j'ai placé naturellement la caméra derrière le malade, face au psychiatre ou entre les deux, privilégiant la parole et l'échange. Ce qui est frontal, ce sont les propos des malades qui sont déroutants, des propos lucides sur la situation chaotique du pays. N'est-ce pas finalement la société, la politique algérienne, qui est folle au point de mener au suicide sa jeune génération ? En face, les médecins sont présents, restent attentifs, mais comme les malades, sont souvent désarmés. Au final, avec Matthieu Bretaud, le monteur, nous n'avons pas pu tout montrer car en fait le réel était encore plus tragique et plus violent...

 

Le montage fut-il le moment où le film s'est véritablement révélé à vous, où l'absurdité apparente des situations et des enjeux a trouvé sa logique, même aberrante, d'état des lieux social (notamment tout ce qui touche aux délires politiques et religieux)?
Le montage est la pièce maîtresse dans le processus d'élaboration et de construction d'un film documentaire. C'est en montage que se révèlent les couches cachées des scènes tournées. Je remets ainsi perpétuellement en question mes images et j'attends toujours « un élément perturbateur » qui viennent remettre en question le film, soit par les personnages eux-mêmes soit par le dispositif filmique. J'essaye de remettre en cause systématiquement nos représentations du monde arabe et l'image qu'on en fait (les deux ne sont jamais dissociées). J'aime bousculer la relation regardant/regardé. Le dispositif narratif va du macro (la relation à l'Etat, à la religion, à la tradition, au père, à la mère, à la société) au micro (du parcours intimes aux violences personnelles).

 

Chaque patient apparaît comme le héros dérisoire d'une aventure (la société algérienne) dont il aurait été exclu : l'espace psychiatrique, celui de la folie, vous semble-t-il le dernier refuge des idéaux et engagements politiques et culturels, aujourd'hui en Algérie ?
Je pars d'un principe simple, celui d'aimer les personnages que je filme même dans leurs contradictions. A travers les "patients/héros" du film, Aliénations tente de pointer le drame individuel d'hommes et de femmes prisonniers de leurs obsessions; drames collectifs de personnes oppressées par une société irrespectueuse de l'individu, de ses droits comme de ses libertés, scandale de la condition féminine, scandale que l'hôpital devienne le seul lieu où il soit possible de se délivrer du poids de l'injustice. Cela dit, il ne s'agit pas de faire l'éloge du corps médical mais de montrer le malaise social de jeunes femmes et hommes, filmer un pays qui se cherche avec ses maladies identitaires, ses crises idéologiques, la violence de l'acculturation et de la religion... Une terre en folie. C'est dans cet espace psychiatrique que l'on dégage le mieux, je crois, le concept de violence, ses fondements et ses expressions.

 

Avez-vous eu l'impression d'entrer dans un espace de l'espoir et du possible (l'image manquante de la société algérienne, qui fait le lien entre l'intime et le politique) ou au contraire un lieu de la rupture et de l'exclusion, le bout de la chaîne sociale, comme une excroissance et une chute, un no man's land où tout se finit ?
Je suis entré dans un lieu qui est un espace de transit, comme dans un aéroport, un lieu d'attente où l'on se repose avant de décoller vers une autre destination. L'hôpital est là sur les hauteurs de la ville comme une bulle de sécurité, une bulle qui est une sorte de réducteur de bruit, qui insonorise quelque peu le vacarme bruyant d'une société en désarroi, mais est-ce suffisant pour ne pas devenir totalement sourd ? Un lieu ou les malades peuvent encore danser alors que le parc d'attraction et les autres salles de loisirs de la ville restent encore fermés.

 

Les récents changements de la situation en Algérie vous incitent-ils
à l'optimisme ?

Je pense au contraire qu'il n'y a pas de volonté politique à changer considérablement les choses. Ce qui est fait reste du bricolage et on ne fait que colmater les fissures. Tant que nous ne règlerons pas nos maladies identitaires (en reconnaissant d'abord l'algérien en tant qu'individu), tant que nous n'entreprendrons pas de véritables réformes (l'éducation, le code de la famille pour replacer la femme dans la société, le droit à l'enfance, la justice, la place de la religion dans la société, la formation des jeunes hommes et femmes en politique), tant que nous ne travaillerons pas à l'ouverture des esprits aux valeurs universelles, tant que nous ne dynamiserons pas le pluralisme des partis politiques, que nous ne mettrons pas en place un pluralisme médiatique... bref tant qu'il n'y aura pas de volonté politique de nous dégager de toutes nos aliénations, alors je resterai toujours pessimiste.
Les anciennes générations décèdent sans partager avec leurs petits-enfants les fruits d'une indépendance arrachée...

Propos recueillis par Vincent Malausa