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Ensuite j’ai retrouvé au cours de mon séjour
le quartier de Bab-El-Oued que je n’avais pas vu depuis les grandes
inondations il y a deux ans. Un quartier dont l’architecture est complètement
bouleversée. Et puis sur un mur j’ai vu une enseigne indiquant la présence
d’un Cybercafé qui s’appelait ironiquement "Bab El Web". Il
faut savoir que le phénomène de l'Internet prend de plus en plus d'ampleur
en Algérie. Les jeunes y passent des jours et des nuits scotchés devant l'écran
de l'ordinateur à dialoguer sur des forums de discussion, à faire du
"chat", en fait à essayer tout simplement de s'évader de leur
quotidien morose.
Plus
tard, j’ai appris que le "sport" qui consistait à organiser des
combats de moutons s’était développé et devenait un phénomène
national, bien que semi clandestin.
A
partir de cette série de rencontres et de constatations, et tout en
continuant à être préoccupé par un cinéma dont le thème central serait
constitué par un "récit-passerelle" qui raconte les liens étroits,
historiques, sociologiques et surtout psychologiques qui unissent l’Algérie
et la France j’ai décidé d’écrire ce scénario et d’aller le
tourner à Alger.
Je
me trouve dans une espèce de schizophrénie qui me pousse à vouloir régulièrement
re-tourner en Algérie tout en sachant la difficulté qu’il y a à
raconter des histoires qui se passent "là-bas" et qui pourraient
intéresser le public d’ "ici.
D'emblée,
on sent que les deux frères ne sont pas bien vus parce qu'ils ont vécu en
France : on les surnomme, de manière péjorative, les "immigris"…
Le
problème des racines, de la double appartenance culturelle m'intéresse. A
la fin des années 80, j'ai d'ailleurs tourné un documentaire qui racontait
la galère d’une dizaine de jeunes Français d'origine algérienne, qui
vivaient à Alger après avoir été expulsé parce qu'ils étaient victimes
de la "double peine" mise en place par Pasqua. Ils m'avaient confié
leur désarroi d’être rejetés par la France et pas acceptés par l’Algérie
où ils se sentaient étrangers. Et ils considéraient ce surnom d'"immigris"
qu'on leur donnait en Algérie comme une véritable insulte. J’aborde ce
problème en filigrane dans Bab-El Web.
En
filigrane, vous dénoncez aussi le système patriarcal de la société algérienne
: le père a décidé du sort de ses enfants sans s'interroger sur leur
avenir…
L'absence
et la présence du père sont au cœur du film. Le père des deux garçons
est un père absent, désormais décédé, qui est rentré au pays sans se
préoccuper de l'avenir de ses enfants. Beaucoup d'immigrés algériens, qui
ont travaillé toute leur vie en France, ont la nostalgie du pays quand ils
parviennent à l'âge de la retraite et décident de rentrer en Algérie.
Bien entendu, cela ne va pas sans déchirements car les pères sont les
chefs de famille et obligent souvent leurs enfants à les suivre. Surtout
lorsqu’ils sont mineurs…
Il
y a aussi dans mon film le personnage du père de Laurence qui fait partie
de cette génération d'hommes de l’après-indépendance qui ont épousé
et ramené des Françaises en Algérie. Des mariages mixtes qui ont souvent
mal tourné.
Les
trois personnages principaux, les deux frères comme Laurence, sont tous en
quête d'identité et de racines qu'ils semblent avoir perdues…
Dans
l'Algérie d'aujourd'hui, les problèmes identitaires continuent de se
poser. Comme par exemple ce désir effréné des jeunes à vouloir quitter
l'Algérie : il ne s'agit pas seulement d'un départ lié à l'absence de
travail ou à l'écœurement mais d'un départ qui concerne une confusion
identitaire. Ils sont en Algérie mais leurs pensées sont
ailleurs…Parfois j’ai l’impression qu’ils vivent virtuellement la réalité,
par le biais des antennes paraboliques et par Internet. Je vais vous donner
un exemple : on a récemment bloqué l'accès piraté au réseau TPS et cela
a provoqué un vrai drame dans le pays dont toute la presse s'est fait l'écho.
Les gens ont eu le sentiment de se retrouver brutalement
coupés d'une certaine réalité "francophone", ils
devenaient subitement "orphelins", "abandonnés"… En
revanche, la disparition progressive des salles de cinémas, du théâtre,
des concerts, l’absence de vie culturelle, les loisirs qui se réduisent
à une peau de chagrin ne semblent émouvoir personne. C'est un problème très
complexe. Je ne fais que l’évoquer dans mon film.
Dans
le film, presque tous les personnages s'échappent de leur quotidien grâce
à leurs rêves. Même la grosse dame qui tente en vain de se suicider…
Cette
femme suicidaire renvoie aux personnages de fous qu'on retrouve souvent dans
le cinéma arabe : souvent ils sont utilisés pour dire des vérités qu'on
n'ose pas évoquer de manière plus directe. Quant à moi, je me suis servi
de ce personnage pittoresque et pathétique pour faire quelques escapades
dans l’absurde et la fiction, J’aime beaucoup ce personnage qui parvient
à être heureuse grâce à ses rêves et à sa réalité intérieure.
Et puisque personne ne sait d’où elle vient, on peut aussi imaginer
qu'elle est devenue folle à cause des atrocités qui ont été
commises dans un passé très récent en Algérie.
On
sent que le film est une déclaration d'amour à Alger et qu'il y règne un
vent de liberté…
J’adore
Alger, malgré la saleté, les problèmes, la mal vie des gens. Avec Ba-el-web,
je suis retourné dans mon quartier où j'ai déjà tourné deux autres
films. J’étais heureux durant ce tournage, de pouvoir poser ma caméra
dans des lieux improbables il y a seulement quelques années : il ne faut
pas oublier que ce quartier très pauvre et très populaire a été secoué
par une terrible violence dans les années 90. Et là, avec mon équipe,
pendant trois semaines nous étions à l’aise, libres de nos mouvements.
Les gens étaient paisibles. Ils nous aidaient et nous faisaient comprendre
qu’ils adorent le cinéma. Il est clair que l'Algérie de 2004 ne
ressemble en rien à l'Algérie de 1996/98. Mais l'image de violence, qu'on
associe à ce pays, perdure et, malheureusement, personne ne fait rien pour
changer les choses. D'ailleurs, la plupart des techniciens français qui
venaient tourner à Alger pour la première fois ont été extrêmement
surpris de découvrir des gens chaleureux, des bars, des discothèques, des
sourires dans les rues… Je pense qu’il ne manque plus grand chose pour
que l'Algérie décolle vraiment. Inchallah !
Votre précédent film, Chouchou,
a connu un grand succès en Algérie. Cela a-t-il joué sur l'accueil de l'équipe
là-bas ?
J'ai
tourné la moitié de mes films en Algérie et je n'ai jamais rencontré de
difficultés qui m’aient fait renoncer à mes projets. Le plus dur était
le tournage de Bab-el-Oued City en 1993 dans ce même quartier en proie à la
violence.
Depuis
1999, il règne à Alger une certaine décontraction. Les tournages sont les
bienvenus. Il existe même un système de protection des équipes étrangères
venant tourner sur place. Mais il est vrai que Chouchou
m'a valu une notoriété supplémentaire. Du coup, beaucoup plus de gens
sont venus au casting que d'habitude et notamment un grand nombre
d'homosexuels, car ils s'imaginaient que je suis devenu spécialiste de la
question ! J'ai ainsi dû rencontrer trois quarts des homosexuels et
travestis que compte la ville… Cette notoriété m'a aussi permis de
choisir les décors naturels beaucoup plus librement. En fait les gens là-bas
aiment l’ambiance. Et un film qui se tourne c’est de l’ambiance… Après
tout ce qui s’est passé, voir des caméras dans les rues rassure et
prouve qu’on est dans un pays comme les autres…
Vous
avez tourné le film en Scope.
Les
derniers films que j'avais tournés en Algérie étaient en super 16 et je
me sentais un peu frustré. Je voulais chouchouter ma ville en utilisant un
cadre beaucoup plus large qui la mette en valeur. Je me suis même permis le
luxe de filmer Bab el oued à partir d’un hélicoptère. On a aussi cherché
avec le chef opérateur à obtenir une lumière qui rende justice aux
couleurs particulières d’Alger.
Comment
avez-vous choisi les musiques ?
Il
y a un mélange de plusieurs styles. J'ai fait appel à Valmont, un jeune
musicien dont j'apprécie beaucoup l'éclectisme. C'est un compositeur très
sensible qui a écrit une véritable musique de film d'une belle subtilité.
J'ai aussi travaillé avec DJ Abdel pour donner en contrepoint un rythme
plus R&B avec des accents ethniques. C'est lui qui a composé la chanson
du générique de fin. J'ai enfin utilisé des morceaux de musique et des
chansons typiquement algériens. L’idée était de recréer l’ambiance
sonore d’Alger qui est faite d’un mélange étonnant de sons.
Comment
s'est passé le casting ?
Dès
le départ je voulais Samy Nacéri dans le projet. Faudel et Julie Gayet
sont arrivés plus tard. Samy Nacéri et Faudel se ressemblent tout en étant
très différents. Je l’ai découvert au cours des premiers essais. Cela
m'intéressait de prendre le risque de les réunir dans cette histoire de frères
qui vivent dans un quartier d’Alger. J’ai cherché, à travers le
comportement et les dialogues, à mettre en valeur leur personnalité algérienne.
Pendant le tournage, c’était une espèce d’"intégration"
inversée. L’apport de Julie Gayet a été un bonheur. Sa présence a été
très bénéfique pour souder le trio, grâce à son intelligence, sa
sensibilité et à l’émotion qu’elle dégage. J’ai retrouvé aussi de
vieux complices qui avaient déjà joué avec moi, et puis comme toujours,
des non professionnels avec qui cela m’amuse toujours de travailler.
Bakhta, qui campe la folle, est une vedette de la télévision algérienne.
Lire
les entretiens avec :
Julie
Gayet
Faudel
Samy
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