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Entretien avec Merzak Allouache,
autour de "l'Autre monde" son dernier film qui sortira le 7 novembre 2001, en Algérie et en France.

A voir également :
Le synopsis et la lettre d'intention
"L'Autre monde" en quelques images...
Le site perso de Merzak Allouache.

L’Autre monde marque votre retour vers l’Algérie après sept ans d’absence…

Il était très important pour moi de retourner dans mon pays d’origine, et cela voulait dire tourner un film sur les troubles qu’a vécu l’Algérie ces dernières années. Je suis implanté en France depuis longtemps et cela a changé mon regard sur mon pays. J’ai choisi de raconter l’histoire du point de vue d’une héroïne française, car j’avais un peu peur de m’attaquer directement à des personnages algériens. Après cette période d’éloignement, je ne pouvais pas m’immerger aussi facilement dans la vie et les problèmes de l’Algérie.

Pourtant, vos racines de cinéaste sont algériennes : c’est là-bas que vous avez appris le cinéma et tourné vos premiers films. Même si l’Autre monde est en partie une production française, on sent que vous avez voulu montrer que le cinéma est encore possible là-bas… 

J’avais déjà tourné Bab-el-oued city un peu à la sauvette, car c’était le début de la violence. Or, depuis sept ou huit ans, le cinéma est pratiquement mort en Algérie. Mes collègues restés au pays sont pour la plupart au chômage forcé, car il est devenu presque impossible de tourner. J’ai eu la chance de pouvoir partir et de m’installer en France, de monter mes productions, mais mon regard de cinéaste est resté tourné vers l’Algérie et la société algérienne, avec ses prolongements dans la société française. J’ai effectivement l’impression que les choses peuvent redémarrer, que tout n’est pas perdu. Nous avons tourné L’Autre monde dans des conditions vraiment artisanales, avec peu de moyens.  Avant de partir, je n’avais aucune idée de la manière dont ça allait se passer, et tout le monde me conseillait de renoncer à tourner en Algérie, de préférer le Maroc ou la Tunisie. Il n’était pas non plus facile de persuader une équipe française d’aller tourner là-bas, et certaines assurances ont refusé de nous couvrir. Mais pour moi il était essentiel que les scènes soient tournées sur les lieux, malgré les dangers éventuels.  Certes, aujourd’hui, les choses se sont un peu tassées, et la violence est peut-être moins sensible qu’avant à Alger ou à Timmimoun, où nous avons tourné. Mais la tension reste forte.

L’Algérie est-elle devenue pour vous « un autre monde », ou ce titre reflète-il une frontière plus métaphysique, entre la barbarie et la civilisation, la vie et la mort ? 

Alger n’est qu’à deux heures de vol de Paris. Dès qu’on arrive là-bas, on se sent très loin, on comprend que ça n’a rien à voir avec les représentations que l’on a en France. On mesure l’isolement du pays, car il n’y a pratiquement plus de français, ni d’étranger là-bas. Après plus d’un siècle d’histoire commune, l’écart s’est tellement creusé et que la France et l’Algérie sont devenus deux pays étrangers l’un à l’autre. Mon héroïne en fait directement l’expérience, et malgré ses racines algériennes se retrouve privée de tout repère.  Le titre, c’est vrai, a aussi une résonance métaphysique, car ce monde, aux confins du pays, est celui où les règles sociales s’effondrent et où la folie et la mort règnent. 

Les deux héros du film, Yasmine et Rachid, ont tous les deux grandi en France. Ces personnages ont-ils été inspirés par de jeunes français d’origine algérienne, voulant renouer avec leurs racines ?

Le film est une pure fiction, mes personnages ont été totalement inventés, et je ne me suis inspiré d’aucun cas en particulier. Néanmoins, je sais que les événements qui se sont déroulés là-bas ont eu une forte répercussion sur les enfants d’immigrés.  Même si la plupart sont devenus français, cette nouvelle génération n’est pas du tout indifférente à ce qui se passe en Algérie. Certains jeunes, comme Rachid, se sont sentis interpellés par la situation et sont partis faire leur service militaire en Algérie, tandis que de jeunes algériens s’exilaient pour ne pas faire leur service, ce qui est assez paradoxal. Les immigrés algériens ont encore un rapport très fort avec leur pays, il n’y qu’à voir chaque été, l’afflux de ces immigrés aux frontières.  

Le film montre des choses qui n’apparaissent pas dans les reportages, par exemple la vraie nature de la violence des islamistes, et leurs méthodes. Comment avez-vous enquêté et conduit vos repérages ?

Bien sûr je n’ai pas pu moi-même enquêter sur les détails de ces opérations sanglantes, pour la bonne raison que la plupart les témoins de cette violence n’en réchappent pas. Mais ce sont des choses dont les gens parlent, on sait comment les faux barrages se mettent en place, et cette violence, même invisible et cachée, est très ancrée dans l’esprit des algériens. J’ai été limité dans mes repérages par les multiples précautions à prendre, car les attentats et les faux barrages ne sont pas rares encore aujourd’hui, même si on en parle moins en Europe parce que les sujets d’actualités se bousculent.  En tout cas, je crois que cette violence ne va pas nécessiter qu’un seul film, il faudra en faire beaucoup, en parler encore et encore pour la surmonter.

Par le soin apporté aux images, on sent que vous avez voulu vous démarquer de la représentation de l’Algérie dans les médias. Contre la vision très partielle et fragmentée qui nous parvient de ce pays, vous avez vraiment voulu faire œuvre de mise en scène…

On a toujours parlé d’une guerre sans images. Il y a eu quelques reportages, des images nous parvenaient d’enterrements, de manifestations, sans plus. Mais personne, je crois, n’aurait voulu voir les images horribles des massacres. J’avais envie effectivement de créer un autre type d’image, qui appartienne vraiment au cinéma, qui parvienne à figurer de manière plus complète la réalité du pays. Je voulais faire une fiction qui traite de la violence algérienne tout en montrant certains aspects de la vie quotidienne. On s’attendait peut-être à ce qu’un premier film sur les événements en Algérie ne montre que la guerre et la violence.  Mais ce n’est pas la réalité. Même si la violence est omniprésente, elle n’a pas détruit les habitudes des algériens, et toutes ces particularités qu’il faut approcher pour comprendre cette société et ses problèmes.

Vous utilisez beaucoup les ellipses et le hors champ pour représenter cette violence…

Je ne voulais pas montrer une violence à l’état pur, reconstituer les massacres pour faire des images sanglantes.   D’abord parce que ce n’est pas mon type de cinéma, et ensuite par ce que je n’aurais de toute façon pas eu les moyens de le faire. Nous n’avons obtenu aucune logistique militaire, et c’était déjà assez difficile d’obtenir des armes pour les acteurs, de les habiller en terroristes du G.I.A. Il était pour moi impensable de se complaire dans des scènes de violence.

Même si votre objectif n’est pas de polémiquer sur les rouages sociaux et politiques de la violence, le personnage du militaire fait planer le doute sur la vraie nature des massacres…

Je ne voulais pas faire un film politique au premier degré, mais d’une certaine manière, un film engagé, car je crois qu’il y a un devoir d’engagement aujourd’hui pour un cinéaste algérien. Bien sûr, ce personnage de militaire peut prêter à polémique. On peut interpréter son discours et son attitude, mais je n’avance à travers lui aucune hypothèse. Dans Bab el Oued city il y avait des personnages mystérieux qui traversaient la ville en BMW, que j’appelais « les manipulateurs ». Peut-être qu’il y a le même mystère autour de ce personnage d’officier. L’armée est souvent mise en cause, on lui reproche une certaine passivité. Il faut savoir que de nombreux convois de militaires sont piégés dans des embuscades, et que les officiers qui les dirigent meurent eux aussi. Pour l’instant, la situation n’est pas claire en Algérie, beaucoup de choses restent inexpliquées. Je ne prétends pas avoir les moyens d’investigation suffisants pour affirmer telle ou telle chose et faire un film à thèse.  J’ai donc préféré laisser planer le doute.

Tout en condamnant la violence, vous vous êtes refusé à faire le procès du fanatisme religieux. Hakim, le jeune combattant islamiste, a une certaine complexité humaine, et même une dimension un peu romantique…

Je pense que la violence, aussi intolérable soit-elle, a rarement pour seule raison le fanatisme religieux.  Elle s’enracine souvent dans une révolte individuelle, qui est une réponse à des mauvaise conditions de vie, ressenties comme une profonde injustice. Des milliers de jeunes, là-bas, sont livrés à eux-mêmes. Certains n’ont qu’une idée en tête, partir. D’autres rejoignent les maquis. Le personnage de Hakim, le jeune islamiste, n’est pas totalement fermé, et je tenais à ce qu’il ait une forme de psychologie. En Algérie, cela posera sûrement un problème pour la réception du film, car là-bas, un jeune islamiste est considéré comme quelqu’un d’obtus, avec qui l’on ne discute pas. Or, mon personnage a une conscience, et une évolution. On peut se demander si c’est son fanatisme ou d’autres raisons qui le pousse à tuer. Lui-même s’interroge… 

Il y a quelque chose de très fataliste dans ce personnage, et dans la parabole que raconte le film. Après un répit, le cycle absurde de la violence a le dessus. N’avez-vous pas peur que l’on vous prête un point de vue pessimiste ?

Hakim n’a que la violence comme moyen de s’exprimer, mais il est aussi très désorienté par cette violence, et l’on entrevoit peut-être une rédemption possible pour lui. Je voulais que le dernier plan forme aussi une ouverture, malgré la noirceur de l’histoire, et mette les choses en perspective. Je suis loin d’être pessimiste, mais je crois que le cinéma algérien doit faire face à la tragédie que le pays vient de vivre. Tandis que le conflit s’apaise, il y a un réflexe de survie, qui peut inciter à oublier ce qui s’est passé. Là-bas, beaucoup de gens veulent retrouver un certain plaisir de vivre, oublier la peur et le marasme de ces dernières années, et pensent que le cinéma doit contribuer à remonter le moral de population. Ce serait évidemment une bonne chose, mais je pense qu’il faudrait qu’il y ait toutes sortes de films, et surtout ne pas occulter le drame que les gens ont vécu, et ne pas laisser s’installer une certaine amnésie, déjà à l’œuvre là-bas. Les gens ne parlent jamais de ce qui se passe, alors que la violence et la mort continuent, et que le foyer n’est pas encore éteint. Je voulais que mon film le rappelle. 

Propos recueillis par Grégoire Bénabent.