L’Autre
monde marque votre retour vers l’Algérie
après sept ans d’absence…
Il était très important
pour moi de retourner dans mon pays d’origine, et cela voulait dire
tourner un film sur les troubles qu’a vécu l’Algérie ces dernières
années. Je suis implanté en France depuis longtemps et cela a changé
mon regard sur mon pays. J’ai choisi de raconter l’histoire du point
de vue d’une héroïne française, car j’avais un peu peur de
m’attaquer directement à des personnages algériens. Après cette période
d’éloignement, je ne pouvais pas m’immerger aussi facilement dans la
vie et les problèmes de l’Algérie.
Pourtant, vos
racines de cinéaste sont algériennes : c’est là-bas que vous
avez appris le cinéma et tourné vos premiers films. Même si l’Autre
monde est en partie une
production française, on sent que vous avez voulu montrer que le cinéma
est encore possible là-bas…
J’avais déjà tourné Bab-el-oued
city un peu à la sauvette, car c’était le début de la violence.
Or, depuis sept ou huit ans, le cinéma est pratiquement mort en Algérie.
Mes collègues restés au pays sont pour la plupart au chômage forcé,
car il est devenu presque impossible de tourner. J’ai eu la chance de
pouvoir partir et de m’installer en France, de monter mes productions,
mais mon regard de cinéaste est resté tourné vers l’Algérie et la
société algérienne, avec ses prolongements dans la société française.
J’ai effectivement l’impression que les choses peuvent redémarrer,
que tout n’est pas perdu. Nous avons tourné L’Autre
monde dans des conditions vraiment artisanales, avec peu de moyens.
Avant de partir, je n’avais aucune idée de la manière dont ça
allait se passer, et tout le monde me conseillait de renoncer à tourner
en Algérie, de préférer le Maroc ou la Tunisie. Il n’était pas non
plus facile de persuader une équipe française d’aller tourner là-bas,
et certaines assurances ont refusé de nous couvrir. Mais pour moi il était
essentiel que les scènes soient tournées sur les lieux, malgré les
dangers éventuels. Certes,
aujourd’hui, les choses se sont un peu tassées, et la violence est
peut-être moins sensible qu’avant à Alger ou à Timmimoun, où nous
avons tourné. Mais la tension reste forte.
L’Algérie
est-elle devenue pour vous « un autre monde », ou ce titre
reflète-il une frontière plus métaphysique, entre la barbarie et la
civilisation, la vie et la mort ?
Alger
n’est qu’à deux heures de vol de Paris. Dès qu’on arrive là-bas,
on se sent très loin, on comprend que ça n’a rien à voir avec les
représentations que l’on a en France. On mesure l’isolement du pays,
car il n’y a pratiquement plus de français, ni d’étranger là-bas.
Après plus d’un siècle d’histoire commune, l’écart s’est
tellement creusé et que la France et l’Algérie sont devenus deux pays
étrangers l’un à l’autre. Mon héroïne en fait directement l’expérience,
et malgré ses racines algériennes se retrouve privée de tout repère.
Le titre, c’est vrai, a aussi une résonance métaphysique, car
ce monde, aux confins du pays, est celui où les règles sociales
s’effondrent et où la folie et la mort règnent.
Les
deux héros du film, Yasmine et Rachid, ont tous les deux grandi en
France. Ces personnages ont-ils été inspirés par de jeunes français
d’origine algérienne, voulant renouer avec leurs racines ?
Le
film est une pure fiction, mes personnages ont été totalement inventés,
et je ne me suis inspiré d’aucun cas en particulier. Néanmoins, je
sais que les événements qui se sont déroulés là-bas ont eu une forte
répercussion sur les enfants d’immigrés.
Même si la plupart sont devenus français, cette nouvelle génération
n’est pas du tout indifférente à ce qui se passe en Algérie. Certains
jeunes, comme Rachid, se sont sentis interpellés par la situation et sont
partis faire leur service militaire en Algérie, tandis que de jeunes algériens
s’exilaient pour ne pas faire leur service, ce qui est assez paradoxal.
Les immigrés algériens ont encore un rapport très fort avec leur pays,
il n’y qu’à voir chaque été, l’afflux de ces immigrés aux frontières.
Le
film montre des choses qui n’apparaissent pas dans les reportages, par
exemple la vraie nature de la violence des islamistes, et leurs méthodes.
Comment avez-vous enquêté et conduit vos repérages ?
Bien
sûr je n’ai pas pu moi-même enquêter sur les détails de ces opérations
sanglantes, pour la bonne raison que la plupart les témoins de cette
violence n’en réchappent pas. Mais ce sont des choses dont les gens
parlent, on sait comment les faux barrages se mettent en place, et cette
violence, même invisible et cachée, est très ancrée dans l’esprit
des algériens. J’ai été limité dans mes repérages par les multiples
précautions à prendre, car les attentats et les faux barrages ne sont
pas rares encore aujourd’hui, même si on en parle moins en Europe parce
que les sujets d’actualités se bousculent.
En tout cas, je crois que cette violence ne va pas nécessiter
qu’un seul film, il faudra en faire beaucoup, en parler encore et encore
pour la surmonter.
Par
le soin apporté aux images, on sent que vous avez voulu vous démarquer
de la représentation de l’Algérie dans les médias. Contre la vision
très partielle et fragmentée qui nous parvient de ce pays, vous avez
vraiment voulu faire œuvre de mise en scène…
On
a toujours parlé d’une guerre sans images. Il y a eu quelques
reportages, des images nous parvenaient d’enterrements, de
manifestations, sans plus. Mais personne, je crois, n’aurait voulu voir
les images horribles des massacres. J’avais envie effectivement de créer
un autre type d’image, qui appartienne vraiment au cinéma, qui
parvienne à figurer de manière plus complète la réalité du pays. Je
voulais faire une fiction qui traite de la violence algérienne tout en
montrant certains aspects de la vie quotidienne. On s’attendait peut-être
à ce qu’un premier film sur les événements en Algérie ne montre que
la guerre et la violence. Mais
ce n’est pas la réalité. Même si la violence est omniprésente, elle
n’a pas détruit les habitudes des algériens, et toutes ces
particularités qu’il faut approcher pour comprendre cette société et
ses problèmes.
Vous
utilisez beaucoup les ellipses et le hors champ pour représenter cette
violence…
Je
ne voulais pas montrer une violence à l’état pur, reconstituer les
massacres pour faire des images sanglantes.
D’abord parce que ce n’est pas mon type de cinéma, et ensuite
par ce que je n’aurais de toute façon pas eu les moyens de le faire.
Nous n’avons obtenu aucune logistique militaire, et c’était déjà
assez difficile d’obtenir des armes pour les acteurs, de les habiller en
terroristes du G.I.A. Il était pour moi impensable de se complaire dans
des scènes de violence.
Même
si votre objectif n’est pas de polémiquer sur les rouages sociaux et
politiques de la violence, le personnage du militaire fait planer le doute
sur la vraie nature des massacres…
Je
ne voulais pas faire un film politique au premier degré, mais d’une
certaine manière, un film engagé, car je crois qu’il y a un devoir
d’engagement aujourd’hui pour un cinéaste algérien. Bien sûr, ce
personnage de militaire peut prêter à polémique. On peut interpréter
son discours et son attitude, mais je n’avance à travers lui aucune
hypothèse. Dans Bab el Oued city il
y avait des personnages mystérieux qui traversaient la ville en BMW, que
j’appelais « les manipulateurs ». Peut-être qu’il y a le
même mystère autour de ce personnage d’officier. L’armée est
souvent mise en cause, on lui reproche une certaine passivité. Il faut
savoir que de nombreux convois de militaires sont piégés dans des
embuscades, et que les officiers qui les dirigent meurent eux aussi. Pour
l’instant, la situation n’est pas claire en Algérie, beaucoup de
choses restent inexpliquées. Je ne prétends pas avoir les moyens
d’investigation suffisants pour affirmer telle ou telle chose et faire
un film à thèse. J’ai
donc préféré laisser planer le doute.
Tout
en condamnant la violence, vous vous êtes refusé à faire le procès du
fanatisme religieux. Hakim, le jeune combattant islamiste, a une certaine
complexité humaine, et même une dimension un peu romantique…
Je
pense que la violence, aussi intolérable soit-elle, a rarement pour seule
raison le fanatisme religieux. Elle
s’enracine souvent dans une révolte individuelle, qui est une réponse
à des mauvaise conditions de vie, ressenties comme une profonde
injustice. Des milliers de jeunes, là-bas, sont livrés à eux-mêmes.
Certains n’ont qu’une idée en tête, partir. D’autres rejoignent
les maquis. Le personnage de Hakim, le jeune islamiste, n’est pas
totalement fermé, et je tenais à ce qu’il ait une forme de
psychologie. En Algérie, cela posera sûrement un problème pour la réception
du film, car là-bas, un jeune islamiste est considéré comme quelqu’un
d’obtus, avec qui l’on ne discute pas. Or, mon personnage a une
conscience, et une évolution. On peut se demander si c’est son
fanatisme ou d’autres raisons qui le pousse à tuer. Lui-même
s’interroge…
Il
y a quelque chose de très fataliste dans ce personnage, et dans la
parabole que raconte le film. Après un répit, le cycle absurde de la
violence a le dessus. N’avez-vous pas peur que l’on vous prête un
point de vue pessimiste ?
Hakim
n’a que la violence comme moyen de s’exprimer, mais il est aussi très
désorienté par cette violence, et l’on entrevoit peut-être une rédemption
possible pour lui. Je voulais que le dernier plan forme aussi une
ouverture, malgré la noirceur de l’histoire, et mette les choses en
perspective. Je suis loin d’être pessimiste, mais je crois que le cinéma
algérien doit faire face à la tragédie que le pays vient de vivre.
Tandis que le conflit s’apaise, il y a un réflexe de survie, qui peut
inciter à oublier ce qui s’est passé. Là-bas, beaucoup de gens
veulent retrouver un certain plaisir de vivre, oublier la peur et le
marasme de ces dernières années, et pensent que le cinéma doit
contribuer à remonter le moral de population. Ce serait évidemment une
bonne chose, mais je pense qu’il faudrait qu’il y ait toutes sortes de
films, et surtout ne pas occulter le drame que les gens ont vécu, et
ne pas laisser s’installer une certaine amnésie, déjà à l’œuvre là-bas.
Les gens ne parlent jamais de ce qui se passe, alors que la violence et la
mort continuent, et que le foyer n’est pas encore éteint. Je voulais
que mon film le rappelle.
Propos
recueillis par Grégoire Bénabent.
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