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Le Carnaval de la Honte
Par Meriem Laribi

En ce mois d’août 2001, Alger la blanche affiche une face plutôt terne et triste.
On essaye pourtant de masquer la misère dominante.
Un certain ministre a soudain décidé qu’il fallait repeindre toute la ville en bleu et blanc, histoire de déguiser en façade un pays qui n’en a que trop subit.
Mais pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi maintenant ?
Il suffit de se renseigner quelques peu et on apprend que nous sommes à la veille d’un certain festival de la jeunesse et de l’étudiant qui se tient cette année à Alger.

On emploie des dizaines de jeunes pour cette triste tâche. Salaire mensuel, 7000 dinars (l’équivalent de 600 francs à peu près). Quatre d’entre eux sont morts en tombant des échafaudages instables.

La jeunesse algérienne est tout à fait à l’image de ces immeubles que l’on repeint en façade. Derrière ces vitrines étincelantes de propreté, beaucoup de bâtiments menacent de s’effondrer et des dizaines de vies humaines sont en danger de mort. Une grande partie de la jeunesse algérienne est devenue complètement insensible à ce qui se passe dans le pays. Privée de toute forme de loisirs et de distractions, beaucoup de jeunes profitent de chaque occasion pour sortir danser et s’amuser sans se soucier du contexte politique dans lequel l’événement a lieu.

En marge de ceux là, une autre jeunesse sent cette mascarade au plus profond de ses tripes et refuse de participer à ce manège.

Une chaleur étouffante pourrait rappeler un certain air de vacances d’antan, mais il n’en est rien ! l’insécurité plane encore et les gens n’osent toujours pas s’éloigner des grandes villes. Tassées les uns sur les autres, les Algérois comme tous les habitants du pays affichent une mine bien pâle et le « dégoutage » comme ils disent si bien terni tous les visages.
Pendant ce temps, les autorités s’agitent et se démènent pour tenter de faire de la capitale une fausse belle vitrine du pays. Une attitude qui n’étonne plus personne parmi le peuple « d’un pouvoir qui agit depuis trop longtemps tel un rouleau compresseur, sourd, muet et aveugle, on n’attend plus grand chose.» se désole Djemaa, journaliste.

Une ambiance lourde pèse et vous donne la nausée. Un état de paralysie qu’a rarement connu ce peuple au sang chaud. Un peuple qui aujourd’hui ne voit plus d’issues. « l’Algérie n’en fini pas d’enterrer ses enfants et le pouvoir s’amuse à accueillir le festival de la jeunesse pour redorer son image au niveau de l’opinion internationale » se révolte Fateh, militant.
Derrière les festivités et les feux d’artifices, l’amertume du peuple est bien là et personne n’est dupe. Les algériens ont préféré appeler cela « le carnaval de la honte » c’est le moins que l’on puisse dire ! 8 août 2001, le pouvoir algérien qui vient de provoquer la mort d’une centaine de jeunes citoyens depuis le mois d’avril en Kabylie s’apprête à inaugurer le 15ème festival mondial de la jeunesse et de l’étudiant.

Ce jour là à 13h, les comités interwilayas et certaines associations avaient appelé à une manifestation nationale. Des milliers de personnes se sont déplacées de tout le pays mais l’entrée dans la capitale leur a été fermement interdite. Seuls quelques personnes ont réussi à se faufiler et à rejoindre les algérois présents sur la place Chevaley d’alger. Ces derniers n’ont également pas été épargnés. Alger était entièrement quadrillée en cette matinée sinistre et morbide.
Au moment même où les délégations étrangères étaient accueillies en grandes pompes, la jeunesse algérienne se faisait littéralement tabasser par les forces de l’ordre pour avoir investi à peine 200m² de sa propre terre. Les forces de sécurité n’ont pas hésité à malmener femmes et vieillards sans aucune distinction et de la manière la plus brutale. Quelle inauguration pour un festival  qui se doit d’être pour la jeunesse et son épanouissement ! l’édition 2001 de ce carnaval a sévèrement réprimé l’expression la plus spontanée d’une jeunesse en souffrance. Une semaine de défilés grotesques et de soirées carnavalesques dignes de la plus pitoyable des organisations. Une ambiance reflétant l’image de ce pouvoir. Une ambiance fausse et malsaine comme ce pouvoir organisateur.

Tout est mal qui finit mal ! la clôture du Carnaval de la honte fut encore plus chaotique que l’inauguration.
À croire que c’était de l’auto boycotte ! à l’entrée, des centaines de jeunes se bousculaient et couraient dans tous les sens pour essayer de rentrer sans payer les cent dinars qu’on leur imposaient pour accéder à
«leurs» festival. Certains ont escaladé les murs et ont courus poursuivis par les services de sécurité qui les ont pour la plupart attrapés et sérieusement amochés. Les concerts devaient commencer à 21h avec plusieurs chanteurs qui devaient se succéder et la star de la soirée Majda Roumi devait faire son entrée à 22h. Des milliers de personnes se sont déplacées. Un monde fou avait envahit l’Université de Sciences et Technologie Houari Boumediene (U.S.T.H.B : Usine spécialisée dans la Transformation des Hommes en Bêtes! comme l’appellent les étudiants). Il a fallu attendre minuit et demi pour que Majda Roumi fasse son apparition. Quatre chansons, plus tard, voyant son public partir dans une panique générale, courant dans tous les sens, la belle pose son micro et sors de scène. Un court-circuit généré par la faute de l’ENTV (la télévision algérienne) avait provoqué un grand mouvement de panique et arrêté le spectacle.
Selon le quotidien Le Matin, après le discours du président Bouteflika « les policiers chargés de la sécurité des lieux ont baissé la garde et abandonné les lieux à des dizaines, voire des centaines de délinquants après le départ du président. Les voyous armés de couteaux et autres bouteilles se ruèrent vers l’entrée en menaçant les spectateurs. Complètement ivres et drogués, les délinquants ont commencé par tabasser les jeunes filles [...] d’autres se sont mis à tabasser et même à porter des coups de couteaux à des pères de famille. Les bijoux portés par des femmes se croyant en sécurité ont été arrachés de force par les jeunes voleurs. Plusieurs parmi les policiers mobilisés sur place se sont retranchés dans des coins situés loin des lieux où se déroulaient les agressions ».
Voici le triste et douloureux bilan du 15ème festival de la jeunesse et de l’étudiant. Les algériens avaient bien raison de l’appeler le Carnaval de la Honte.

Meriem Laribi
meriemlaribi@yahoo.fr